Électro berlinoise et autres opiums du peuple

Novembre 2012. L’automne touche à sa fin, les premiers marchés de Noël (les plus pourris d’entre eux) ouvrent déjà leurs portes, et pourtant, tout le monde se met au bermuda. Mais oui, mais oui. Les Berlin Music Days, ou «BerMuDa Festival» de leur petit nom pour faire fun et décalé, sont, depuis 2009, un nouveau venu dans l’univers déjà surpeuplé des manifestations musicales organisées dans la Deutsche Hauptstadt.
Une affiche pour le BerMuDa 2011 sur la Warschauer Strasse
Cependant, le BerMuDa se démarque du tout-venant en mettant l’accent, accrochez-vous bien, sur la «nationale und internationale Crème de la Crème der elektronischen Musik in Berlin», selon le site internet. Et qu’on se le dise. Un festival électro à Berlin ? Il fallait y penser. Non mais c’est vrai quoi, il y avait un créneau à occuper : aucun festival électro digne de ce nom n’avait eu lieu jusqu’ici, bien entendu à l’exception de la Fuckparade, de la Club Transmediale, du Dream-Wandering. Franchement hein, de l’électro, c’était tout ce qui manquait à l’offre culturelle locale.
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Allez, je persifle un peu, mais le BerMuDa a bien entendu trouvé son public, et ce sont des dizaines de milliers de fêtards qui ont guinché jusqu’au petit matin pendant quatre nuits dans pas moins de 39 discothèques différentes à travers la ville, plus une ancienne aérogare, dont les dimensions monumentales ravalent le légendaire Berghain au rang de minuscule arrière-salle étriquée. D’ailleurs, le Berghain, mécontent de se faire voler la vedette ne serait-ce que quelques jours, ne s’est pas associé à l’événement. Mauvais perdant va.
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C’est très bien tout ceci, mais au lieu de vous dresser un compte-rendu exhaustif de toute l’actu électro berlinoise de ce mois de novembre, je vais plutôt vous narrer, en deux ou trois lignes à peine, les temps forts de la soirée de clôture du festival (a.k.a «Fly BerMuDa»), telle que je l’ai vécue à l’ancien aéroport de Tempelhof, reconverti depuis sa fermeture en 2008 en gigantesque temple de l’hédonisme et du n’importe quoi. Ready? Alors c’est parti !
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20 h. La soirée débute à Tempelhof, avec Sebo K et Marco Resmann aux platines. La nuit mélomane est censée durer jusqu’à dimanche midi, alors rien ne presse : je suis encore pépère dans mon quartier, Friedrichshain, avec mes amis, loin des décibels hurlants. La techno attendra.
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22 h 45. Avec un grand groupe d’amis et collègues français, nous nous prémunissons contre la faim lors de la longue soirée qui nous attend, en nous offrant un burger bio à «Kreuzburger», sur la Grünberger Straße. Beurk, on est bien loin de la qualité du «Frittiersalon», mais au moins l’objectif est atteint : nous voilà calés pour toute la nuit.
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00 h 14. Nous avons été bien inspirés d’arriver de bonne heure à Tempelhof : il n’y a pas encore trop d’attente à l’entrée. L’ennui, c’est que les vigiles peuvent donc faire du zèle, puisqu’il n’y a pas encore de grande affluence. Je subis la fouille au corps la plus indécente de toute ma vie, selon une technique imparable mais controversée encore en cours de déploiement dans les aéroports militaires américains. Mais non enfin, je vous assure que ce petit renflement n’est pas un sachet de drogue, c’est juste ma prostate. 
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00 h 22. 46€ le billet d’entrée, 7€ pour le vestiaire… Ma foi, depuis que le baron von und zu Guttenberg a pécho séduit la princesse von Bismarck-Schönhausen à la LoveParade, la techno, c’est devenu carrément élitiste, les enfants. Surveillez votre port de tête et levez bien le petit doigt en buvant votre bière.
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00 h 41. J’ai déjà perdu presque tout le groupe alors que je parlementais avec une serveuse tellement odiöse que même son petit minois teuton ne lui suffirait pas à se faire pardonner. Je me retrouve seul avec Craig (*) le Londonien, et malgré des échanges de textos frénétiques avec Lucas (*), nous ne parvenons pas à retrouver la bande. Nous nous donnons rendez-vous au bar dans 30 minutes, histoire de commencer à profiter de la soirée, il en était temps.
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«Hey , il assure grave ce Tiefschwarz, tu trouves pas, Craig ?
– What? 
– Il est bon Tiefschwarz, non ?
– What?
– JE KIFFE TROP CE DJ, ET TOI ?
– Eeeerrr, sorry, what did you say?
– Oh well, never mind!»
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00 h 49. Un type que j’ai à peine le temps d’apercevoir me susurre un truc indéfini à l’oreille. Je distingue très vaguement, sans en être complètement certain, «Kokaine, Marijuana». Plutôt que de chercher à en avoir le cœur net, je préfère refuser poliment, par prudence.
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1 h 02. Branle-bas de combat aux platines. Du matériel de mixage est démonté et emmené, une autre table arrive aussitôt. Tiefschwarz est remplacé par dOP. Nouvelle volée de textos avec Lucas : on profite de l’interlude pour tenter de réunifier le groupe.
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«On est au nivo de la vente ticket drinks, m’écrit Lucas.
– On arrive! DON’T MOVE [on est trop multilinguôle and internachonôle, les Érasmus trentenaires de Berlin que nous sommes, ndlr]
– Mince, on vous trouve pas!
– Vs êtes au hall 1 ou au 2?
– Ah bon, y’a 2 halls??? OK on est en route pr l’autre.»
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1 h 17. Bah voui banane, il y avait bien deux halls. Ça m’apprendra à payer autant sans même me renseigner un minimum sur le programme. Le groupe est réunifié dans le hall 1, une salle immense qui pourrait abriter à elle seule un immeuble de plusieurs étages. Le DJ authentiquement berlinois Fritz Kalkbrenner met le feu. Heureusement pour nous, la foule n’est pas encore assez compacte, et on peut se rapprocher de la scène en jouant des coudes.
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1 h 36. Un spectre me murmure des mots doux à l’oreille. «Cocaïne, ecsta, MDMA, j’ai tout ce qu’il te faut mon gars».Non, sans façon, mais merci quand mêmepour la charmante attention. Je fais part de mon étonnement à Lucas, qui me répond, hilare, qu’il en est bien à son troisième dealer depuis notre arrivée. Ça par exemple, mais comment ont-ils fait pour entrer dans l’enceinte avec autant de matos, ces gredins ? N’ont-ils pas été fouillés comme nous jusque dans les plus profonds replis de leur anatomie ?
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1 h 50. Quelle star ce Kalkbrenner. Il conclut, devant un public camé à mort complètement survolté, un premier mix qui a duré 35 minutes de boum-boum-boum (adagio), et enchaîne en douceur sur le deuxième mouvement : boum, boudoum, bang, bang, boum (allegro ma non troppo).

Oh la belle rose ! Ah la belle bleue !

1 h 58. Les murs tremblent. Dans la foule de plus en plus dense, on parvient, au bout de 33 SMS, à retrouver des amis arrivés un plus tard par un autre convoi, parmi lesquel(le)s Janne (*). Les retrouvailles sont chaleureuses et l’ambiance est à son comble. Un grand escogriffe au visage poupin me propose timidement de la coke, du «speedball», de l’héro. Hygiène garantie : dans un repli de sa veste, il a des seringues sous emballage scellé. Je suis impressionné par un tel gage de professionnalisme tout germanique, mais m’abstiens malgré tout. En l’espace de deux heures on aura tenté de me refourguer autant de came que pendant trois années berlinoises durant lesquelles je ne me suis pas privé de sorties, loin s’en faut.

2 h 15. « Ça va envoyer du lourd, là», me prévient Lucas, expert en électro. Kalkbrenner quitte la scène sur un andante grazioso de fort belle facture, et laisse la place à un autre monument de la Nacht berlinoise, Sven Väth, au nom prédestiné pour être DJ (ça se prononce «Fête», ha, ha). Contrairement aux autres vidéos de ce récit, la ci-dessous a été filmée et mise en ligne par mes soins. Elle est, malheureusement, de bien moins bonne qualité que cet autre extrait, par exemple.

2 h 36. Lucas ne s’y est pas trompé : Sven Väth envoie du lourd. Par la moustache de Jupiter ! Ça déménage ce son. D’ailleurs, nous sommes au tapis. Une petite pause pour se reposer les tympans et respirer à l’air libre n’est pas de trop, à ce stade. Une piste d’atterrissage, quelques chaises longues, un ciel étoilé, 40 décibels de moins qu’à l’intérieur : c’est parfait !

Une pause à Tempelhof dans la grande fraîcheur d’une nuit d’automne
2 h 44. Oui, c’est parfait, mais la pause sur la chaise longue par 3°C, ça va cinq minutes, à moins d’être allemand et / ou aidé de produits plus ou moins licites. Rentré dans la chaleur moite de l’aérogare et le boum-tchiki-boum vivacissimo scherzando de Sven Väth, je dribble un revendeur de galettes de crack peu amène et un poil trop insistant, puis décline l’offre pourtant alléchante d’un négociant en boutons de peyotl du désert de Chihuahua. Sven Väth se laisse sûrement écouter sans qu’on ait besoin de toutes ces cochonneries, non ?
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Bah alors ? Et Yoshi dans tout ça ?

3 h 25. Sven-la-Fête ne mollit pas. Badaboum-boum-boum. Berlinetto electrissimo. Sont-ce Mario et Luigi à ma droite ? Suis-je encore clean ou bien tous ces psychotropes en circulation autour de moi ont-ils fini par m’attaquer le cerveau ? Pour m’assurer que je ne suis pas en proie à des hallucinations, je prends des photos: mon SonyEricsson-même-pas-smartphone, lui, a encore tous ses esprits, et confirme que ce sont bien les héros de mon enfance qui se trémoussent à côté. La classe !

4 h 09. À propos d’enfance, je me fais la remarque qu’il y a énormément de petits jeunots autour de la vingtaine. La jeunesse est friquée, de nos jours, pour se payer des soirées aussi chères et toutes ces… substances exotiques. En fait, je suis au bal des débutantes à la mode berlinoise, en quelque sorte. Oui, l’électro s’embourgeoise indéniablement. Pourtant, voilà qu’une créature édentée, à la peau lépreuse, aux yeux caves, à la chevelure pitoyablement clairsemée, interrompt ma rêverie pour me vanter, entre deux borborygmes, les mérites de sa dose de «Krokodil» élaborée avec tout le savoir-faire des banlieues délabrées de Tcheliabinsk. Épouvanté par cette apparition sépulcrale, je prends mes jambes à mon cou.

Vous dansiez ? Eh bien chantez maintenant !

4 h 20. Sven Väth, après deux heures de show qui te molto ecclattissimo les oreilles, laisse la place à Plastikman. L’intro est électro-psychédélique à souhait, et nous transporte dans une sorte de vaisseau spatial, à travers une galaxie lointaine. Cependant, histoire de changer de cadre, nous retournons dans le Hall 2, spacieux mais tellement petit en comparaison avec l’immense Hall 1. Ici, c’est M.A.N.D.Y qui assure l’ambiance depuis un bon moment, et c’est chaud. Dans la petite boutique de goodies stratégiquement située entre les deux salles, un cabas attire notre attention, et c’est Janne (*) qui m’explique l’évidence : ah ! qui disait que la techno, ça ne pouvait pas se chanter ? Les voilà donc, les paroles de l’électro berlinoise (moderato cantabile) ! Évidemment, ce n’est pas du Brassens, mais essayez de danser pendant six heures sur Gare au gorille pour voir…

5 h 26. Magda a succédé à M.A.N.D.Y. Je commence à fatiguer, mon déhanché faiblit, ma capacité à distinguer toutes ces vibrations diminue. Je confonds un «boum, boum» basique avec le plus délicat des «wob, wob». Dans le Hall 1, c’est maintenant  Ricardo Villalobos, un Berlinois d’origine latino et pas trop branché salsa, qui préside les débats (doppio movimento molto kiffante). Mes amis retournent dans la salle infernale, et bien sûr je les suis, le pas lourd. Un habile vendeur me propose des feuilles de coca bio des hauts plateaux des Andes. L’argument massue ? Elles sont certifiées 100% commerce équitable ! Assurément, cela achève de me convaincre, et j’aurais sans aucun doute accepté la transaction si j’avais sur moi la centaine d’euros demandée. Évidemment les dealers n’acceptent pas les paiements par carte. Zut alors. Tant pis, je contribuerai à la prospérité d’une communauté andine une autre fois.

Je crois que c’était encore pendant la partie de Sven Väth…

5 h 50. C’est le drame. Un coupe-jarret arrache à Leandro (*) l’Espagnol la chaîne en or qui dépassait de son col rond, nous laissant à peine le temps de l’apercevoir et encore moins de réagir. Sûrement un consommateur en mal de liquidités pour payer ses petites friandises… Tout compte fait, on n’est pas qu’entre gens comme il faut ici. L’incident, rarissime dans notre Berlin ultra-safe, où l’insouciance est la règle, plombe quelque peu l’ambiance dans le groupe.

6 h 14. Je rends les armes. «Mais non, pars pas maintenant», plaide Lucas. «T’es trop con de t’en aller au meilleur moment», renchérit Pierre (*). Tout bien réfléchi, justement, je préfère partir au meilleur moment, surtout après six heures de danse non-stop, puisque tout ce qui vient après sera forcément moins bien. Et puis jenpeupu, quoi. Il me faut un minimum de force pour regagner mes pénates.

7 h 07. C’est l’aube, d’un gris rosâtre dilué dans les nappes de brouillard. Je m’écroule dans mon lit chaud et douillet. La prochaine fois, j’irai au BerMuDa avec 2.000 euros en liquide histoire de faire mon shopping pendant la soirée. Ou pas.

8 h. Les derniers DJ prennent place à leurs platines, devant un public de zombies aux fosses nasales encombrées de poudre (sans doute). Coooool.

(*) Les noms ont été changés, comme toujours.

Beauté de Berlin : Herbstzauber

Oranienplatz, à Kreuzberg, le weekend dernier. Le nez au vent, humant ce parfum de feuilles de tilleul sèches qui embaume toute la ville, je chevauche mon fidèle Holland-Rad, en prenant tout mon temps, en m’attardant sur chaque coup de pédale, en savourant une sensation de bien-être ensoleillé. Je profite d’un de ces trop rares moments où je m’accorde le privilège de ne pas être pressé, de n’avoir aucune contrainte de temps, aucune activité urgente. À un carrefour, je m’arrête pour laisser passer les voitures. Mon regard tombe machinalement sur le cycliste qui attend en face. Un visage tout à fait familier se dé-floute alors. Ça alors, mais c’est ce sacré Olivier ! Décidément, je n’arrête pas de tomber nez à nez avec lui dans les rues. Un truc de dingue. Je lui fais signe, puis arrive à sa hauteur.

Partie de boules sur Oranienplatz un dimanche de la fin octobre. Sans cigales ni pastis, mais l’ambiance y est pour de vrai : « Ach Karl-Heinz, tu tires ou tu pointes? »
«Hey, salut mec ! Ça va ?
– Ben ouais, et toi ?
– Ouais, bien. Je suis peinard, je me promène, c’est cool.
– Cool.
– C’est quand même fou qu’on se croise comme ça dans la rue, tout le temps, aux quatre coins de Berlin, tu ne trouves pas ?
– Euuuuh, tu es sûr ? J’ai plutôt l’impression que je ne te connais pas.
– Heeeiiin ?! Quoi ? Qu’esss’ tu m’dis là ? Tu n’es pas Olivier ?
– Ah non, pas du tout.
– Ah ben mince alors ! Désolé hein : je t’ai pris pour quelqu’un d’autre. Mais toi tu me réponds tranquillement, comme ça, comme si on se connaissait.
– Bah oui, pourquoi pas. Tu me demandes si ça va, alors je te réponds que ça va.
– Et en plus tu me réponds en français ! Avoue que cela ne va pas de soi, à Berlin !
– Eh ouais. C’est une drôle de coïncidence, mais je suis d’ici. Toi tu es d’où ?
– De la Martinique. D’ailleurs Olivier aussi est martiniquais. Tu lui ressembles vachement, dis donc. Mais toi tu es berlinois alors ?
– Oui, et en fait mon père est sénégalais. C’est pour ça que je parle français.
– Ah boooooon, mais tout s’explique ! C’est aussi pour ça que tu as une tête d’Antillais ! C’est quand même fou ce hasard.
– Oui, c’est marrant. Mais je ne m’appelle pas Olivier. Moi c’est Badou. Et toi ?
– Enchanté, Badou. Moi c’est [Jason-Isidore, le prénom que j’aurais toujours voulu porter].
– Mais moi de même, [Jason-Isidore] !
– Cool, eh bien bonne fin de journée, et peut-être à une prochaine fois Badou.
– À une prochaine, certainement !»

Un moment de tranquillité dominico-automnale entre tilleuls et platanes sur Leuschnerdamm, près d’Oranienplatz.
Ainsi, je me suis éloigné d’«Olivier» («Papa, Afrikanisch», tiens voilà qui me rappelle quelque chose, héhé) et été quitte pour une drôle de rencontre, un moment de cinéma. Cette petite anecdote n’a pas grand’chose à voir avec mon propos, mais elle n’aurait certainement pas eu lieu si je ne m’étais pas mis en tête de me balader dans Kreuzberg juste pour le plaisir d’admirer les feuillages moribonds dans la ville. Et quelle superbe agonie. Il est tout simplement magnifique, cet automne cuvée 2012. Et il dure, dure, et dure encore. Pas de pluie ni de vent pour dépouiller brutalement les arbres de leurs ardentes frondaisons, et il ne fait même pas trop froid. Résultat : on se régale du spectacle depuis quelques semaines.

Une sieste sur un tapis de feuilles au Volkspark Friedrichshain.
Dormez tranquilles, les amoureux : Médor veille sur votre sommeil.
N’ayant pas de don pour la peinture et ne pouvant pas tirer autrement profit de cette infinie palette de couleurs, qui varie chaque jour, et même à chaque heure en fonction de la position du soleil, je me suis fait «chasseur d’automne» : donnez-moi une heure de liberté et je pars en vadrouille, écarquillant les yeux pour ne rien louper de tous les petits spectacles du quotidien. Je mitraille sans relâche ces scènes banales fabuleusement embellies par la magie de l’automne. Ce n’est pas une exagération ni une formule creuse que de parler de «magie» :  pour que des rues aussi hideuses que la Köpenicker Straße ou la Gitschiner Straße, ces oppressantes artères de béton gris dans le Kreuzberg moche, deviennent plaisantes à regarder, c’est qu’il y a vraiment de la sorcellerie à l’œuvre. C’est ça, la puissance de l’Herbstzauber.

Sous les tilleuls de la Köpenicker Straße

Toujours la Köpenicker Straße, près du Spindler & Klatt. On dirait que la brique rouge porte une fourrure.

«Hallo! Hé! Psssst!
– Hein, qu’est-ce qui se passe ? Je ne vois personne.
– Hallo! Hier! Der Baum! [Bonjour ! Ici ! L’arbre !]
– L’arbre ? Un arbre me parle maintenant ? Je suis devenu maboul à ce point ?
Nee, nee, guck oben im Baum! Halloooo! [Mais non, regarde en haut, dans l’arbre. Saluuuut !]
– Salut. Ça boume ?
– Super, merci. Tu peux me prendre en photo ?
– Mais bien sûr ! Un instant… voilà c’est fait.
Danke.
– Tout le plaisir est pour moi. Bonne journée alors.
Tschüß!»

Tarzan aus Marzahn
Dans un petit parc de Friedrichshain près de la Bänschstraße, un énergumène au visage peint en noir, perché dans un superbe marronnier, m’interpelle. Et pourquoi ça ne m’étonne même pas ? Décidément, quand on se fait chasseur d’automne à Berlin, on en voit de toutes les couleurs, au propre comme au figuré… Au passage, c’est sympathique un marronnier qui attend la fin octobre pour perdre ses feuilles pendant le vrai automne, plutôt que de virer couleur rouille dès la fin juillet

Bain de soleil d’automne sur la Bänschstraße
Dans la quiétude solitaire de Ritterstraße, au cœur du Kreuzberg que l’on oublie trop souvent : le Kreuzberg sans bars et sans attraits, où les barres d’immeubles se succèdent. Une statue de saint-Untel m’interpelle presque aussi bruyamment que le Tarzan aus Marzahn de la Bänschstraße. D’abord, on est dans un quartier à forte population turque, et une église surprend dans ce paysage. Et surtout, le tapis de feuilles mortes aux pieds de l’apôtre décuple prodigieusement la solitude et l’austérité du lieu.
Ma cour d’immeuble ! Le marronnier est complètement dénudé depuis bien longtemps déjà, mais heureusement il reste le la vigne vierge ! Le seul moment où je peux profiter de ce spectacle, c’est le matin avant de partir au boulot : Le soir, quand je rentre, il fait déjà nuit depuis bien longtemps…
Rouge, jaune et vert, sur la Prinzenstraße, encore dans le Kreuzberg-«ghetto». Mais dites donc, vert, jaune et rouge, ne sont-ce pas les couleurs du Sénégal ? Et moi je rencontre comme ça des germano-sénégalais juste avant… Ce n’est pas une coïncidence, c’est l’Herbstzauber, vous dis-je.

Le Sénégal s’invite à la Prinzenstraße

Une scène de jeu au Volkspark Friedrichshain, au milieu des graffitis qui appelle à donner la chasse aux «yuppies». Moi je préfère me faire chasseur de chouettes clichés d’automne, ne vous déplaise, messieurs les énervés de gauche.

C’est bien la première fois que je m’arrête pour admirer la beauté du spectacle de la Gitschiner Straße, dans le ghetto kreuzbergeois. Et sûrement la dernière aussi.
Moritzplatz, à la frontière entre le Kreuzberg sympa pour les sorties, et le Kreuzberg de l’envers du décor. Au loin, le Fernsehturm nous prend par surprise et s’invite dans le panorama.

Retour dans des secteurs un peu moins inhabituels. À Schlesisches Tor, quartier festif de Kreuzberg, un promeneur solitaire longe un petit square planté de tilleuls.
Sur le May-Ayim-Ufer, le long de la Spree, cette scène peut vous faire prendre conscience de l’énorme inconvénient auquel nous devons faire face en cette saison : quand les trottoirs sont jonchés de feuilles mortes, chaque pas sur ce tapis jaune et brun au doux parfum peut être fatal… j’en ai déjà fait l’amère expérience, car il est impossible de maintenir une vigilance constante devant ce danger invisible. Une vraie plaie.

Terroriste à quatre pattes
Finissons notre promenade automnale friedrichshaino-kreuzbergeoise sur les bords du Landwehrkanal, une voie d’eau romantique et ombragée qui traverse Kreuzberg d’est en ouest, un centre névralgique de la dolce vita à la berlinoise. À cet endroit, le canal s’élargit en un bassin appelé Urbanhafen, idéal pour glandouiller en toute saison, avec ses arbres, ses cygnes, ses bateaux et ses pelouses en pente douce.

Vous ne trouvez pas que la ville est tout simplement magnifique depuis quelques semaines ? Ce n’est pas très souvent le cas, alors profitons-en à fond !