Berlin brûle-t-il ?

Frohes neues Jahr ! Bienvenue en 2013. Pour ceux d’entre vous qui ne connaissent pas cette expérience, voici à quoi ressemble Silvester, le réveillon de la Saint-Sylvestre made in Germany. C’est très simple et ça se résume en quelques mots : alcool et feux d’artifice. Ah, nos amis les Teutons sont parfois d’une émouvante simplicité. Ainsi, là où les Romains se contentaient de panem et circenses, pour les Allemands le must c’est böllern und trinken.

Laissons de côté la boisson : ce n’est un scoop pour personne que les Allemands aiment boire de grandes quantités de bière, et pour les jours de fête tels que le réveillon, du Rotkäppchen (« Petit Chaperon Rouge »), cette marque de « Sekt », des vins mousseux généralement bon marché, connue de tous ici et que certains ont l’insolence de comparer à du champagne, une telle remarque en présence de Français, incrédules et consternés, étant généralement le prélude à une discussion enflammée qui dégénère inévitablement en échange d’invectives, d’épithètes monosyllabiques et d’accusations graves sur les actions des aïeuls des uns et des autres entre 1933 et 1945. Le point Godwin est alors vite atteint et des amitiés sont sur le point d’être détruites à jamais, mais plutôt que d’en venir aux mains, l’on se rabiboche cahin-caha, les coupes de Sekt aidant, avant de la jouer de Gaulle / Adenauer puis enfin Mitterrand et Kohl à Verdun, reconstituant ainsi en accéléré des décennies de relations franco-allemandes en l’espace de dix minutes. Passons donc.
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Ainsi, à Berlin comme dans le reste de l’Allemagne (je suppose), et d’ailleurs comme en Martinique mais à l’inverse de la France, un réveillon se fête dignement dans un maximum de bruit et une explosion de feux d’artifice d’amateurs. Il y a comme ça des points communs tout à fait inattendus entre l’Allemagne et mon île ensoleillée. Qu’il est beau de se sentir comme chez soi au plus profond de l’exil, au moment où l’on s’y attendait le moins.

Ne croyez pas que cela aille de soi, dans un pays où l’ordre et la discipline sont les deux mamelles de la nation. Le législateur y a bien sûr mis son nez crochu et a très strictement défini le cadre dans lequel les manants peuvent faire mumuse avec le feufeu :
  • Avoir 18 ans révolus ou plus,
  • Interdiction de vendre des feux d’artifice avant le 27 décembre,
  • Interdiction absolue d’utiliser des feux d’artifice toute l’année du 2 janvier au 30 décembre,
  • Feux d’artifice autorisés du 31 décembre à 18h au 1er janvier à 1h dans certains secteurs, sinon, les deux jours entiers,
  • Limitation aux pyrotechnische Gegenstände der Klasse II, c’est-à-dire concrètement aux articles d’une énergie cinétique inférieure à 7,5 Joules (et qu’on ne vous y prenne pas à faire joujou avec du 8 Joules ou plus, si vous ne voulez pas avoir maille à partir avec la redoutable Feuerwerkspolizei).
Il est fort possible que la liste soit plus longue mais ces articles de droit en allemand sont des lectures assez arides. Et puis, vous avez compris l’idée. Dura lex sed lex. Mais alors, une fois que le bon peuple a le feu vert (haha) des autorités, il ne fait pas les choses à moitié. La ville devient une poudrière géante. Les vitrines des magasins disparaissent derrière des affiches et des bannières passablement répétitives dans le paysage urbain. La tension monte.

Hé ! Pssst ! On vend des Feuerwerk. Attention c’est un secret.
« Bonjour, je voudrais un croissant, deux Mehrkornbrötchen et deux Kürbiskernbrötchen s’il vous plaît.
– Nous n’avons pas de pain aujourd’hui, mais nous avons des FEUERWERK !
– Euh, pardon ? C’est plus la boulangerie ici ? Hier encore…
– Si, si mais aujourd’hui et demain nous vendons uniquement des FEUERWERK !
– J’ai faim…
– Des FEUERWERK !!!
– OK merci quand même.
– Vous ne voulez pas de FEUERWERK ?
– Non j’aime pas le goût de la poudre. Au revoir.
– Dommage. Tschüß und guten Rutsch!« 
Arrive le grand moment de la fête. On boit et on mange, on boit et on danse, on boit et on s’amuse (c’est une sorte de pléonasme), l’on boit et l’on boit. Les Français supportent comme ils peuvent l’absence de foie gras, de saumon, d’huîtres et de champagne. Même pas un petit blini tartiné au tarama à se mettre sous la dent. À la place, un vrai festin gastronomique : saucisses, Pringles, guacamole, bonbons Haribo, bière et bien sûr le Rotkäppchen. Nous autres les Français de Berlin, privés des vraies bonnes choses dont nos compatriotes font une indigestion chaque fin d’année, avons prévu un dîner de rattrapage spécial foie gras : nous n’en avons toujours pas eu !

À minuit, des centaines de milliers de Berlinois armés jusqu’aux dents sortent dans les rues, bravant le froid et la neige, pour faire en quelques heures tout le bruit qu’ils ne pourront pas faire pendant le reste de l’année. J’ai bien observé et je suis formel : les fêtards lançaient leurs pétards avec ordre et discipline, avaient tous 18 ans révolus et aucun explosif ne dépassait le seuil énergétique légal de 7,5 Joules… ou pas. En fait c’était plutôt un grand défoulement collectif. Quand les Allemands se lâchent, ils y vont à fond et il n’y a pas de Ordnung qui tienne. Ça y va toute la nuit. Des pétards étaient parfois lancés directement sur les façades des immeubles ou vers les voitures, et on a eu à déplorer quelques cheveux brûlés et quelques manteaux partiellement carbonisés. Mais en général l’ambiance reste tout de même bon enfant.
Le 1er janvier, c’est l’heure du bilan. La ville se réveille avec une gueule de bois effroyable. Les rues sont incroyablement sales, presque comme à Tyr. Les restes de pétards et de feux d’artifice de toutes tailles jonchent les trottoirs, éparpillés dans la neige, et mêlés à d’autres débris : bouteilles entières ou cassées, gants ou bonnets perdus, allumettes et briquets, sans parler des crottes de chien (qui n’ont rien à voir avec le réveillon mais qui restent là, cryogénisées sur les trottoirs de décembre à mars), et des couches d’immondices divers destinées à sédimenter sur la voie publique jusqu’à la fonte des neiges et à la reprise du nettoyage des rues. C’est cher payé pour une nuit d’ivresse. Allez hop, vite une bonne tempête de neige et que tout ça « disparaisse » de notre vue !
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Bonne année 2013 à toutes et à tous !
Un lendemain de réveillon enneigé à Berlin, le 1er janvier 2011.
La bouteille, c’est bien entendu du Rotkäppchen
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Berliniquais
Je viens de la Martinique et je me suis installé à Berlin en 2008. Je vous parle de tout ce qui m'inspire, dans le désordre. Evidemment ça concerne surtout l'Allemagne, les Antilles et la France. Parfois de voyages, parfois d'actualité, souvent un peu n'importe quoi.

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