Banalité de l’absurde à Hébron

Imaginez qu’un beau jour, un investisseur fortuné se présente tout sourire au seuil de votre maison et, se dispensant des politesses d’usage, vous propose, sans passer par quatre chemins, de racheter votre logis. Son prix ? Allez, soyons généreux d’emblée, afin d’expédier l’affaire : un million de dollars pour le terrain et le bâti, cela vous conviendrait-il, cher Monsieur ? À la louche, ça fait une bonne dizaine de fois la valeur totale de votre propriété sur le marché. Affaire entendue ?
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Vous déclinez l’offre, poliment mais fermement, et éconduisez l’importun.
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Un Palestinien prend congé de ses visiteurs devant la porte de sa maison sur la rue Shuhadah, à Hébron

Désarçonné par ce refus inattendu, l’investisseur vous quitte l’air marri, mais qu’à cela ne tienne, il ne tarde pas à revenir à la charge, quelques temps après, avec des arguments bien plus convaincants : saisissez cette chance de faire une très bonne affaire, cher ami. Est-ce que dix millions sauront vous faire changer d’avis, peut-être ?

Nan.
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Allons, allons, vous êtes un dur à cuire, c’est ça ? Soit. Mais le richissime investisseur est déterminé. C’est un homme d’affaires aguerri après tout : il est venu à bout d’adversaires bien plus coriaces qu’un plouc comme vous avec votre bicoque insignifiante dans un trou paumé. Vingt millions ? Ce n’est jamais que deux-cent fois le prix normal de votre baraque, souligne-t-il avec le ton professionnellement enjoué et passablement condescendant d’un vendeur d’aspirateurs. À prendre ou à laisser, mon brave. Ne soyez donc pas têtu comme une bourrique.
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Hors de question.
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What?! Bon, OK, OK, OK. À moins que vous ne soyez complètement cinglé, vous ne cracherez probablement pas sur 50 millions !! En CA$$$$$HHHHH mon vieux. Avec tout ce pognon vous serez assurément le Phénix des pétromonarchies du Golfe. Les cheiks vous feront des yeux de Chimène et rivaliseront de flagorneries pour marier leurs filles à vos fils. Songez-y. Je serais vous, l’ami, je tournerais sept fois ma langue dans ma bouche avant de…
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C’est bientôt fini oui ? Vous m’importunez. Ma maison n’est pas à vendre. Allez vous-en.
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D’un réflexe du pied, l’investisseur aux abois retient de justesse la porte. Non mais allllllôôôôôô !!! C’est quoi votre problème là, eh oh ? Il montre des signes d’agitation. Des tics nerveux contractent ses muscles du visage, une veine folle palpite fébrilement à fleur de peau sous sa tempe moite. Ses cheveux grisonnants et clairsemés se hérissent sur son crâne couperosé. Inspiration. Expiration. Inspiration profonde. Je vois. Vous n’êtes pas né de la dernière pluie hein ? Allez, je vais vous faire ma toute dernière offre. Vous êtes sacrément pugnace, Abou Hamed, mais pas fou ni stupide. Un partenaire de votre trempe mérite cent millions de dollars américains. Dernière chance. Ici : signez l’acte de vente. Là, là et là.
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Lé-lé-la. Au revoir Monsieur Gutnick.
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Ainsi, au bout de plusieurs semaines de ce bras de fer psychologique complètement surréaliste, vous avez refusé tout net une offre à cent millions de dollars pour le rachat de votre petite maison familiale qui vaut pourtant facilement mille fois moins, et écœuré à vie un milliardaire étranger drôlement obstiné qui était prêt à vous couvrir d’or pour que vous lui cédiez votre humble logis et déguerpissiez enfin de la place.
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Scénario improbable ? Impossible ? Absurde ?
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Abou Hamed (à gauche) prend le thé et discute dans son salon qui vaut des millions avec Ammar, un guide touristique palestinien de l’organisation Green Olive Tours.

Détrompez-vous, amis Lecteurs. Pour le bon peuple d’Hébron, en Cisjordanie, l’absurde se vit au quotidien, et plutôt dix fois qu’une. Ces enchères infernales, plus folles encore que les marchandages acharnés qui animent habituellement tout bazar oriental digne de ce nom (à ceci près que d’ordinaire l’on y négocie les prix à la baisse), y ont réellement eu lieu, et ne constituent à vrai dire qu’une anecdote plutôt amusante parmi les centaines d’autres aberrations, généralement beaucoup moins cocasses, qui émaillent notoirement la vie des habitants de la plus grande ville de Cisjordanie.

Les protagonistes de cette opération immobilière avortée, le milliardaire australien Joseph Gutnick, grand financier de l’expansion juive en Palestine occupée, et Abou Hamed, modeste père de famille palestinien de son état et propriétaire de la maison familiale tant convoitée, sont représentatifs des deux camps opposés qui, chaque jour, qui s’observent en silence, se côtoient sans se mélanger, s’évitent autant qu’ils le peuvent, ne se tolèrent que sous la contrainte des armes, et se toisent avec une hostilité sourde qu’ils ont fini par apprivoiser à la longue. C’est comme ça, que voulez-vous.

Le « Gutnick Center Hebron », gros machin financé par le fameux investisseur australien, s’élève en face de la maison d’Abou Hamed, sur la rue Shuhadah, à la place des maisons palestiniennes qui s’y trouvaient autrefois. Les Palestiniens n’ont pas le droit de ce trouver de ce côté-ci de la rue. C’est comme ça, que voulez-vous.

Bienvenue à Hébron, 200.000 habitants arabes palestiniens, 500 «habitants» (pour rester neutre) juifs ultra-fondamentalistes majoritairement américains, et environ 2000 soldats de l’armée israélienne armés jusques aux dents, stationnés en permanence dans les quartiers clés du centre historique pour assurer la protection de ces derniers, et uniquement de ces derniers. Ah, j’oubliais : et accessoirement, quelques vieilles pierres entourées de légendes. Je n’aime pas prendre parti dans des conflits anciens et complexes que je ne connais que superficiellement, mais s’il me fallait choisir un endroit où les accusations les plus stridentes de racisme d’État, d’«apartheid» et de violations des droits de l’homme régulièrement lancées contre la politique israélienne se concrétisent de la manière la plus odieuse et choquante, c’est à la ville d’Hébron que je décernerais ce titre peu enviable. Il y a sans doute pire, mais je parle qu’à l’aune de mon expérience personnelle, somme toute bien mince.

Une casemate de l’armée israélienne vue depuis une rue accessible aux Palestiniens dans le souk d’Hébron

PARENTHÈSE HISTORIQUE

Commençons par un peu d’histoire pour tenter de comprendre la situation. L’histoire, ce n’est pas ce qui manque à cette région qui a vu fleurir les plus anciennes villes au monde et, pour son malheur, les principales religions monothéistes du globe. La ville d’Hébron affiche allègrement 4000 ans d’existence au compteur, et un nombre incalculable d’atrocités en tout genre, alors pardonnez-moi si on n’entre pas trop dans les détails.

Le premier «événement» (il conviendrait de parler de mythe mais passons) qui ait encore une importance cruciale de nos jours s’y serait produit au XIXème siècle avant notre ère, soit il y a environ quarante siècles, lorsque, selon une légende tenace, un immigré mésopotamien connu sous le nom d’Abraham y acheta à un cultivateur cananéen un champ et une grotte pour y enterrer Sarah, son épouse récemment décédée dans la fleur de l’âge, à 127 ans. Au bout du compte, Abraham s’y fit inhumer à son tour, et par la suite son fils Isaac en fit de même, ainsi que son petit-fils Jacob, et leurs épouses respectives, Rebecca et Léa. Si vous n’avez pas trop été dissipés pendant vos heures de catéchisme, en cours d’instruction coranique et en yeshiva rabbinique, vous aurez sûrement reconnu là, chers Lecteurs, des personnalités bibliques de premier plan, et aurez compris que ce cimetière éminemment people, désormais connu sous le nom de «Tombeau des Patriarches», est en raison de sa forte concentration de sépultures VIP l’un des lieux les plus saints de la religion mahométane et surtout du judaïsme. Au cours des millénaires qui suivirent, des lieux de culte à la hauteur de la réputation du site furent érigés, successivement un gigantesque temple juif construit sous le roi Hérode, base de l’édifice actuel, puis une basilique byzantine, complètement rasée vers l’an 600 par les envahisseurs perses (qui épargnèrent le sanctuaire d’Hérode), et enfin une mosquée, commencée en l’an 640 par les conquérants musulmans et plusieurs fois agrandie et réaménagée par eux. Depuis, selon le degré de tolérance religieuse des maîtres de la ville, juifs et musulmans, et même certains chrétiens, effectuent le pèlerinage et viennent prier nombreux dans ce sanctuaire de tout premier ordre.

(Ce serait marrant, ne trouvez-vous pas, amis Lecteurs, que nous nous fassions cryogéniser et que nous nous donnions rendez-vous dans 4000 ans sur la tombe de Jim Morrison au Père-Lachaise pour voir si entre-temps on l’a transformée elle aussi en un méga-temple pour le contrôle duquel les générations du futur s’étripent et s’entretuent… Mais passons.)

La mosquée d’Abraham, ou Tombeau des Patriarches, sous une pluie battante

Le Tombeau des Patriarches est en fait le deuxième sanctuaire le plus sacré du judaïsme après le Mur des Lamentations à Jérusalem. Cependant, Hébron n’est plus une ville juive depuis déjà bien longtemps. Dès l’an 150 de notre ère, les Romains expulsèrent et exilèrent les derniers Israélites qui y vivaient, et par la suite, les Byzantins interdirent formellement aux Juifs d’y retourner et d’y résider. Sous la période de domination musulmane, à partir du VIIème siècle, ces interdits furent abolis. Progressivement, au fil des siècles, une petite communauté juive prospéra à Hébron, mais resta toujours très minoritaire par rapport au reste de la population arabisée et devenue musulmane. À part quelques incidents ponctuels, les deux communautés cohabitèrent paisiblement pendant des siècles. Cet équilibre bascula brutalement en 1929 lorsque, dans un contexte de tensions entre Juifs et Arabes dans toute la Palestine sous mandat britannique, de violentes émeutes antijuives éclatèrent dans la ville. De nombreuses maisons et synagogues furent saccagées, et 67 hommes, femmes et enfants furent sauvagement massacrés par la population arabe, soit environ 15% de la population israélite de la ville. Même si des centaines d’habitants juifs d’Hébron eurent la vie sauve grâce à des voisins ou amis arabes qui les ont cachés ou protégés, le climat de cohabitation s’était irrémédiablement détérioré, et tous les survivants prirent rapidement la fuite ou furent évacués. Trois ans après le pogrom, il ne restait plus un seul juif à Hébron : c’en était fini de la petite communauté séfarade locale, vieille de plus de mille ans.

Tout ceci nous amène donc à la situation actuelle, où normalité et absurdité ne font qu’un. Au printemps 1968, juste après la guerre des Six-Jours et le début de l’occupation de la Cisjordanie par Israël, un groupe d’Israéliens emmenés par un rabbin fanatique se fit passer pour des touristes suisses et réserva tout un hôtel dans le centre historique d’Hébron. Une fois sur place, les «touristes» révélèrent leur véritable identité et annoncèrent qu’ils n’avaient absolument aucune intention de s’en aller. Après quelques années de flottement politique et un certain nombre d’attaques terroristes palestiniennes, le gouvernement israélien finit par légaliser la colonie juive du centre historique d’Hébron, comme il le fait systématiquement, en réalité. Ainsi, grâce au soutien logistique de l’État et de l’armée, à l’immigration de Juifs New-Yorkais ultra-orthodoxes et politiquement fanatisés, et à l’appui financier d’organisations zélées basées en Israël mais surtout à l’étranger, la colonie put croître, lentement mais sûrement, et dans presque tous les cas, au détriment de la population palestinienne. Aujourd’hui, le résultat est impressionnant.

EN ROUTE POUR HÉBRON

Ouf, c’est fini. J’espère que je ne vous ai pas trop assommés avec ma petite parenthèse historique. Ceci dit, trois petits paragraphes pour résumer 4000 ans d’histoire mouvementée et aussi complexe, je trouve ça tout de même plutôt succinct.

Une borne kilométrique dans le centre d’Hébron.Les citoyens palestiniens n’ont pas le droit d’aller à Jérusalem. C’est comme ça.

À trente kilomètres seulement de Jérusalem, Hébron est un autre monde. Lorsque je m’y suis rendu avec l’organisation Green Olive Tours, accompagné de deux touristes allemandes (ils sont partout…) et d’une Islandaise, nous avons dû changer de véhicule à Bethléem et y rencontrer enfin Ammar, 30 ans, notre guide pour la journée. Ammar aurait bien aimé nous ramasser à Jérusalem mais, en tant que Palestinien âgé de moins de cinquante ans, il n’a plus le droit de s’y rendre depuis une bonne douzaine d’années, même s’il ne vit qu’à dix kilomètres. C’est comme ça, que voulez-vous. Changement d’accompagnateur donc, et de véhicule, histoire de mieux se fondre dans le paysage automobile local avec une plaque d’immatriculation palestinienne, et nous voilà en route pour Hébron.

Le vent souffle avec rage sur les vallons plantés d’oliviers que longe la route ; des trombes d’eau s’abattent furieusement sur la chaussée, pour le plus grand bonheur d’Ammar, qui nous prévient dans un éclat de rire qu’il n’a jamais conduit dans de telles conditions. «La sécheresse sévit depuis des années, nous dit-il, peut-être souffrira-t-on moins du manque d’eau cette année, inch’Allah». Ma foi, voici la sécheresse la plus mouillée qu’il m’ait été donné de voir. La route que nous empruntons est, paraît-il, l’une des dernières qui permettent d’accéder à Hébron, les autres ayant été fermées par l’armée. Nous passons des checkpoints, des fermes palestiniennes, des colonies juives sur les collines, des arrêts de bus militarisés qui les desservent. Et surtout des champs de vigne et d’oliviers qui verdoient à perte de vue sur la rocaille. Même sous la pluie torrentielle, le paysage est magnifique. Les soldats sont partout. Avec leurs treillis kakis, par ce temps diluvien, on distingue juste leurs silhouettes vertes armées d’impressionnants fusils. Vigne, oliviers, uniformes kakis : voici le triptyque ultime de la flore locale, dans les bucoliques vallées de la Judée occupée (ou plutôt «territorialement contestée», selon la terminologie du camp opposé). Nous sommes, nous explique notre guide, sur l’une de ces routes «partagées», ouvertes à tous, Palestiniens comme Israéliens. Ils attire notre attention sur des panneaux, en arabe et en hébreu, qui rappellent aux automobilistes que ces routes partagées «promeuvent la coexistence, et donc la paix». Notre méconnaissance des langues d’affichage nous oblige à le croire sur parole. Pendant la deuxième Intifada, cette route était, poursuit-il, la plus dangereuse de toute la Palestine. Il n’était pas rare que vous vous fassiez dégommer à coup de mitraillette par les occupants des véhicules venant en sens inverse…

Alors que nous méditons ces graves paroles, tentons d’imaginer ce que doit être le quotidien lorsque l’on craint de se faire mitrailler par chaque voiture que l’on croise sur la route, et admirons la beauté mélancolique des paysages bibliques noyés dans la grisaille, nous tournons à une intersection et Ammar s’arrête brièvement pour nous permettre de lire ce panneau, bien visible par tout temps :

Hébron est située théoriquement en « Zone A » de la Cisjordanie, le secteur, selon les accords d’Oslo, complètement sous contrôle civil et militaire de l’Autorité Palestinienne, soit actuellement 18% de la superficie de la Cisjordanie.

« Cette route mène en Zone A sous autorité palestinienne. L’accès est interdit aux citoyens israéliens et contraire à la loi israélienne. Danger de mort. »

Quel monde de fous que ces pays où, selon que vous soyez israélien ou palestinien, vous n’avez pas le droit d’aller à tel ou tel endroit, tandis que les citoyens de pays tiers peuvent aller et venir à leur guise… Mais c’est comme ça, que voulez-vous. Ceci dit, j’ai appris par la suite que ce n’est pas la «loi israélienne» qui interdit aux Israéliens de s’aventurer en zone A, mais l’armée. La différence est ténue, je vous le concède, mais réelle, et juridiquement significative.

À notre arrivée à Hébron, Ammar gare la voiture sur un parking, et nous indique, au mur en pierre près de nous, des fenêtres peintes en vert vers lesquelles montent des échelles. Nous n’aurions probablement pas prêté la moindre attention à ces discrets aménagements, à l’apparence si anodine, si notre guide ne nous avait pas expliqué que les habitants de ces maisons ne peuvent plus utiliser leur portes d’entrée, mises sous scellés par l’armée israélienne pour assurer la «sécurité» des colons fanatiques. Pour entrer et sortir de chez eux, les malheureux résidents qui se sont retrouvés dans cette situation ont dû faire preuve d’inventivité : percer les arrière-cours, aménager les fenêtres ou, dans les cas les moins favorables, transformer leur toit en porte d’accès… C’est comme ça, que voulez-vous.

Ingénieux non? J’aimerais bien savoir comment on dit « faute de grives on mange des merles » dans le coin. Sûrement un dicton plein de sagesse orientale, avec des portes et des fenêtres dedans…

Saperlipopette, c’est une entrée en matière drôlement réussie pour notre visite d’Hébron. Mais nous continuons déjà vers la vieille ville, un peu en contrebas. Les ruelles séparent de vieilles maisons en pierre à l’architecture ottomane, un style omniprésent en Israël et en Palestine, auquel je commence à m’habituer. Mais le souk est plutôt triste. Les marchands ne sont guère nombreux, beaucoup de boutiques sont fermées derrière leur lourde porte métallique verrouillée. L’activité économique, dans le vieil Hébron, pâtit des nuisances causées par les colons et par la présence de l’armée. Les Hébroniens préfèrent vivre et travailler dans le secteur H1 de la ville, celui qui est encore entièrement sous contrôle effectif palestinien, loin des maudits colons, des militaires et des routes barrées du secteur H2. Lorsque nous émergeons des galeries marchandes couvertes pour nous retrouver dans des rues piétonnes, nous remarquons un grillage au-dessus de nos têtes, qui amplifie encore davantage la sensation d’oppression qui se dégage de ces rues désertes et silencieuses à 10 heures du matin. Ce grillage sépare astucieusement la rue, qu’empruntent les habitants palestiniens, des maisons en surplomb, où habitent des colons. Les Palestiniens ont fini par installer eux-mêmes ce dispositif hideux afin de ne plus craindre de recevoir des projectiles ou des détritus sur la tête pendant leur promenade dans le souk. Je vous laisse deviner la provenance des objets indésirables en question…

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Un mirador de l’armée israélienne. Occupation ? Quelle occupation ?

MI-MOSQUÉE, MI-SYNAGOGUE

Après cette courte visite, fort instructive, mais pas follement réjouissante, du souk moribond de la vieille ville, nous atteignons dans une galerie un premier checkpoint, avec militaires armés, barreaux en fer, tourniquet métallique, détecteurs de métaux et tout le bazar. Derrière le point de contrôle se dresse, droit devant nous, l’imposante silhouette anguleuse de la mosquée d’Abraham. Nous suivons Ammar, qui nous emmène vers l’entrée «réservée aux Musulmans». Mais nous, Ammar, nous ne sommes pas musulmanes, s’inquiètent les filles. On peut y aller quand même?

— Mais oui, bien sûr, répondit Ammar, presque navré que nous l’obligions à souligner une pareille évidence : vous n’êtes pas juives voyons. C’est ce qui compte.

— Ah d’accord.

À l’intérieur de la mosquée d’Abraham

Un autre petit check-point pour la forme, sans tourniquet tout de même, et nous voici à l’intérieur de la «mosquée» proprement dite. Ammar nous explique qu’auparavant, juifs et musulmans priaient côte à côte dans tout le bâtiment, mais que depuis le massacre commis en 1994, en pleine prière du vendredi, commis par Baruch Goldstein, un colon extrémiste américain, le sanctuaire est strictement divisé entre une moitié juive et une moitié musulmane, sans communication physique entre les deux. Chacun garde jalousement sa moitié et interdit à l’autre d’y accéder. Les étrangers, eux, qu’ils soient chrétiens, athées, adorateurs de Belzébuth ou pastafariens, font comme ils veulent et peuvent aller absolument partout. Rien de plus normal. Cela s’appelle la «cohabitation». De plus, dix jours par an, lors des fêtes religieuses importantes, les Juifs utilisent l’ensemble du bâtiment et en interdisent l’accès aux musulmans. Le compromis semble fonctionner à peu près correctement.

Mais qui dit «Mosquée d’Abraham» dit Abraham, qui dit «Tombeau des Patriarches» dit Tombeau. Au centre du sanctuaire, isolé dans une petite salle inaccessible au commun des mortels, trône un imposant monument drapé de velours vert et de poussière immémoriale, le tombeau du vénérable Abraham himself. Puisqu’on se tue à vous le dire. Le pèlerin peut s’y recueillir et implorer les mânes du patriarche, accoudé à une fenêtre intérieure : la petite salle où est exposé le cénotaphe s’ouvre sur une fenêtre pour les musulmans, côté mosquée, et une fenêtre pour les juifs, côté synagogue. C’est le seul endroit du bâtiment où les deux moitiés du sanctuaire pourraient communiquer, s’il n’y avait pas une vitre blindée séparant la salle du tombeau en deux. Ce dispositif n’est pas d’une esthétique franchement divine, mais il procure aux fidèles un sentiment de relative sécurité. Des fois que les cinglés d’en face auraient un fusil ou une grenade… C’est comme ça, que voulez-vous.

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Après encore quelques visites et explications, nous sortons de la mosquée. Il nous faut descendre l’esplanade en pente douce jusqu’à la rue en contrebas. Là, Ammar nous explique comment atteindre l’entrée de la partie juive du sanctuaire. Lui, en tant que musulman, ne peut pas s’en approcher davantage. Il va prendre un thé au chaud dans la boutique en face. Quand nous en auront fini, nous le retrouverons là pour déjeuner avec les propriétaires. Ainsi, accompagné des touristes allemandes et islandaise, je remonte la partie de l’esplanade «réservée aux juifs». Premier checkpoint, deuxième checkpoint, et nous voilà à l’intérieur. Pas pour bien longtemps : en l’absence de guide pour expliquer les détails importants, la visite devient vite moins intéressante pour des touristes affamés, trempés et grelottant de froid. Il nous tarde de retrouver Ammar et de casser la croûte avec une famille palestinienne, comme promis.

Dans la synagogue, cette plaque à l’honneur des « courageux soldats » qui « protègent Hébron » donne le ton…
Ceci est un édifice religieux…
Un mirador de l’armée israélienne, posté devant l’entrée de la synagogue, « sécurise » le périmètre
LES IRRÉDUCTIBLES DE LA RUE SHUHADAH
Enfin l’heure du déjeuner ! Toutes ces émotions, toute cette pluie qui n’en finit pas, ça creuse. Inga la Viking laisse échapper entre deux bourrasques une remarque flippante comme quoi ce temps de chien lui rappelle l’automne islandais… Bref, nous avons hâte d’aller nous réchauffer avec un bon thé à la menthe, et de nous ravitailler au sec. Notre point de rendez-vous est facile à trouver : en sortant de la synagogue, nous descendrons les marches jusqu’à la rue et, pile en face du check-point et du Gutnick Center, nous retrouverons notre guide et quelques membres de la famille palestinienne avec laquelle nous déjeunerons.
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À part le check-point, d’ailleurs, la rue est déserte. Un petit muret la divise sur sa longueur en deux parties très inégales. À gauche, la partie large est réservée aux juifs, qui peuvent l’emprunter à pied ou au volant de leur véhicule. À droite, la partie étroite est réservée aux musulmans, qui ne peuvent que l’emprunter à pied et sont obligés de bifurquer sur la droite avant le check-point, en direction de la Mosquée d’Abraham ou du souk. Au-delà du check-point, tout le reste de la rue Shuhadah, une artère autrefois très commerçante du centre historique d’Hébron, est interdit aux musulmans. Aberration? Apartheid? C’est comme ça, que voulez-vous. La rue, désormais entièrement réservée aux juifs, passe devant le Gutnick Center et continue vers l’extérieur de la ville, où elle dessert la colonie juive orthodoxe radicale de Kiryat Arba, 7000 habitants. Celle-là même d’où venait l’assassin fanatique Baruch Goldstein, qui y est encore vénéré et considéré comme un «héros».

Ah, mais je crois que nous allons passer à table.

Un passant arabe emprunte la seule partie de la rue Shuhadah qui lui soit accessible

Nous sommes reçus à déjeuner chez un homme qui se présente comme Abou Hamed, l’un des derniers commerçants arabes de la rue Shuhadah. Tous les autres ont vu leurs échoppes péricliter et leurs maisons confisquées. Dans le cas le moins défavorable, les portes d’entrée de leurs maisons ont été «simplement» scellées au chalumeau et au fer à souder, et beaucoup d’entre eux ont été contraints de s’en aller. Pour une raison qui m’échappe, l’armée n’a pas encore trouvé le moyen d’en faire de même avec Abou Hamed et sa famille, alors tant qu’ils le peuvent, ils s’accrochent désespérément à leur maison. Littéralement. En fait, ils ne peuvent la quitter sous aucun prétexte, jamais, jamais, jamais : si d’aventure ils la laissaient vide, ne serait-ce que quelques heures, à leur retour ils la trouveraient assurément squattée par des colons sous la protection de l’armée, et perdraient définitivement la partie. Pour éviter un tel scénario, la famille d’Abou Hamed doit s’assurer qu’il y a toujours quelqu’un à la maison. La vie à Hébron, c’est comme ça, que voulez-vous.

Déjeuner chez Abou Hamed

Financièrement, la situation n’est guère florissante pour la famille d’Abou Hamed. Les clients arabes se font extrêmement rares, vu que le magasin familial, au rez-de-chaussée de leur maison, se situe sur la portion de rue Shuhadah entièrement inaccessible aux Palestiniens, sauf ceux que les militaires israéliens du check-point daignent laisser passer : les habitants de la maison et quelques rares visages connus, dont notre guide. Pour leur survie, ils dépendent presque exclusivement des touristes étrangers qui viennent leur acheter quelques souvenirs ou menues bricoles de l’artisanat local. Ils complètent leurs revenus en cuisinant pour les visiteurs étrangers, qui payent 35 shekels, soit environ 7 euros, pour déjeuner dans leur salon et s’entretenir avec eux. C’était bon, simple, sain et, comme souvent chez les Arabes, extrêmement copieux. Abou Hamed et son fils aîné sont des hôtes divertissants. Un peu trop divertissants d’ailleurs, puisqu’au lieu de répondre à mes questions pressantes sur les horreurs de leur vie quotidienne, ils préfèrent plaisanter avec nous et faire les jolis cœurs devant les étrangères aux yeux bleus venues du Nord. Ils raconteront leurs misères une autre fois, lorsqu’ils auront moins de belles blondes à impressionner dans leur salon…

Un graffiti « Free Israel » sur le muret de la rue Shuhadah, l’une des rues emblématiques de la Palestine occupée. Les extrémistes ne manquent pas d’humour…

Bien sûr, la situation financière d’Abou Hamed s’améliorerait radicalement s’il acceptait l’offre vertigineuse de Joseph Gutnick. Je peux désormais me vanter d’avoir déjeuné dans une maison à cent millions de dollars, chers amis ! C’est à peine croyable. Mais pour Abou Hamed, il n’en est tout simplement pas question : Joseph Gutnick est juif, et tout Palestinien qui se respecte se refuse de vendre son terrain ou sa maison à des juifs. C’est aussi simple que cela. Même lorsque le prix à payer est de se retrouver assigné à résidence chez soi à perpétuité, en face d’un «centre culturel» extrémiste qui joue de la musique à tue-tête à longueur de journée. Un Palestinien qui ose transgresser cet interdit devient un traître, et éviter une telle infamie est une raison amplement suffisante pour snober définitivement la danse des millions de Joseph Gutnick. Les Arabes surnomment donc affectueusement Abou Hamed Sumud, «L’Inflexible», «L’Inébranlable», «Le Résolu», tandis que les Juifs l’affublent du sobriquet nettement moins élogieux de Majnoun, «Le Cinglé».

Mais pourquoi veulent-ils absolument vous chasser ? Pourquoi sont-ils obligés de persécuter à ce point les Palestiniens ? Pourquoi ne peuvent-ils pas essayer de vivre en bonne intelligence avec leurs voisins arabes ?, finis-je par demander à L’Inébranlable, exténué par cette invraisemblable litanie d’absurdités. Tout simplement, répondit-il, parce que selon eux, “Hebron is a Jewish city”. Ils veulent vivre entre Juifs ici. Ils veulent chasser tous les Palestiniens jusqu’au dernier. Et l’armée se range systématiquement de leur côté.

— D’accord, ils veulent que vous partiez tous. Donc si je comprends bien, il ne leur reste plus qu’à virer 200.000 personnes…

— Tout à fait, c’est ce qu’ils souhaitent.

C’est comme ça, que voulez-vous.

Le déjeuner terminé, les invités repus, Abou Hamed supplie Ammar de rester encore quelques minutes afin que nous prenions tous ensemble le thé chez lui. Quitter la maison de son hôte sans prendre le thé, c’est extrêmement impoli. Notre guide ne peut qu’obtempérer, sous peine de vexer l’Inflexible Patriarche de la rue Shuhadah. Après quoi, nous prenons congé de la chaleureuse famille d’irréductibles, condamnée à rester prisonnière de son Hotel California palestinien pour une durée indéfinie. Les adieux enjoués d’Abou Hamed, abrité de la pluie battante sous son porche, sous le regard indifférent (je suppose) des militaires encagoulés, ont quelque chose de poignant, de pathétique, d’absurde. Quelque chose d’Hébron quoi.

Abou Hamed salue encore

Quelle poisse tout de même ce sale temps. Ammar notre guide nous apprend que nous ne rencontrerons pas de colons américains. Lorsque les visites se passent bien, les touristes peuvent leur parler. Ammar connaît même personnellement un colon, un jeune Américain de Brooklyn. Ils ont des relations presque cordiales, et il leur arrive parfois d’échanger quelques paroles presque amicales. Une fois, les colons ont carrément invité les touristes chez eux. Mais Ammar n’a pas pu suivre son groupe de touristes chez les Juifs : les militaires ne l’y auraient en aucun cas autorisé, même en compagnie d’une douzaine d’Occidentaux, même à l’invitation expresse des colons. La consigne, c’est la consigne: pas de «terroristes» palestiniens chez les blanches colombes juives. C’est comme ça, que voulez-vous. Alors, par solidarité avec le guide, le groupe de visiteurs a préféré décliner l’invitation pourtant inouïe. Mais aujourd’hui, nous n’avons pas tant de chance : aucun colon à se mettre sous la dent. Il fait froid, il pleut des hallebardes, il vente à débosseler les chameaux. Personne n’est d’humeur à papoter dans la rue avec des touristes, même pour leur affirmer péremptoirement que “Hebron is a Jewish city”. Tout le monde reste au chaud chez soi. Au déjeuner, l’Intraîtable Assiégé de la rue Shuhadah nous a même dit, le plus sérieusement du monde, qu’on a prévu de la neige pour dans deux jours, peut-être même beaucoup de neige. De la neige en Palestine, en Judée, à Hébron, à Jérusalem… quel fieffé farceur, cet Abou Hamed !

SEMBLANT DE NORMALITÉ AU SECTEUR H1

À la manufacture de la famille Natsheh

Nous finissons donc notre visite d’Hébron dans le secteur H1, sous souveraineté palestinienne. Hébron est connue pour son travail du verre et de la céramique. Ammar nous emmène donc visiter la soufflerie de verre de la famille Natsheh. La dextérité des ouvriers est impressionnante, le résultat de leur travail, d’une qualité irréprochable. Mais ce que j’apprécie avant tout, c’est la chaleur providentielle des fourneaux, où je me réchauffe sans gêne tout en me demandant comment cela peut être supportable dans la fournaise de l’été… Les filles craquent pour quelques irrésistibles objets décoratifs à prix d’usine. La perspective d’alourdir mes bagages ou de les remplir de fragiles bibelots en verre me dissuade de les imiter. Bien que cette partie du programme de la journée soit moins «passionnante» que les précédentes, cela fait plaisir de découvrir des aspects à peu près normaux de la vie à Hébron, et de constater que le quotidien des 200.000 citadins ne se résume pas à une succession d’humiliations, de rues divisées par des murs, de portes mises sous scellés et de passages au check-point. À Hébron, la grande majorité des habitants vivent en zone H1, «seuls» 30.000 infortunés ont la malchance de vivre trop près du Tombeau des Patriarches et des colons zélés. C’est comme ça, que voulez-vous.

Il faut partir. Ammar, notre guide, nous ramène à la voiture, alors que je me demande en mon for intérieur s’il ne vaudrait pas mieux continuer le voyage en barque. Nous sommes loin d’avoir bouclé l’ambitieux programme de la journée : il nous reste à voir Bethléem, ses églises, ses murs de 10 mètres de haut, ses graffitis de Banksy, ses camps de réfugiés. Allez hop ! Je quitte la ville avec le sentiment diffus qu’à l’interrogatoire de sortie qui m’attend à l’aéroport Ben Gurion, il vaudra mieux que je passe sous silence ma visite d’Hébron…

C’est fou la Palestine, tout de même. Mais bon, avec la guerre, l’occupation, c’est comme ça, que voulez-vous.

Des boîtes en bois et en céramique assemblées et vendues à la manufacture de la famille Natsheh : même à Hébron, on aime le mot « shalom ». Car c’est l’un des plus beaux de la langue hébraïque.

Si vous voulez en lire plus sur la banalité de l’absurde à Hébron, voici quelques liens qui m’ont aidé à compléter mon récit là où ma mémoire commençait à flancher (ma journée à Hébron commence à remonter un peu).

Another World Is Possible: Israeli Apartheid Almost Complete in West-Bank City of Hebron

YNet News: Loudspeaker War in Hebron Continues

Socialist Alternative: Israeli Apartheid in Hebron

L’Inflexible Irréductible de la rue Shuhadah semble être connu sur le web sous le nom d«Abed». Mais quand je lui ai demandé son nom, il m’a dit «Abou Hamed». Alors moi je l’appelle comme il sest présenté. J’ai pas encore Alzheimer moi non mais.

Si vous souhaitez faire vous aussi l’expérience inoubliable de la banalité de l’absurde à Hébron, ou simplement visiter n’importe quelle ville palestinienne, je ne saurais trop vous recommander les visites guidées de l’organisation pacifiste israélo-palestinienne Green Olive Tours.

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Berliniquais
Je viens de la Martinique et je me suis installé à Berlin en 2008. Je vous parle de tout ce qui m'inspire, dans le désordre. Evidemment ça concerne surtout l'Allemagne, les Antilles et la France. Parfois de voyages, parfois d'actualité, souvent un peu n'importe quoi.

5 réflexions sur “ Banalité de l’absurde à Hébron ”

  1. belles illustrations comme toujours. La situation à Hebron est vraiment de l’apartheid, on ne le dit jamais assez, ou du moins c’est souvent avec ce ton d’humour, comme là… plus facile à digérer?

    Heu, tu devrais « couper » tes textes, publier en deux parties, non?

    1. Merci pour ta fidélité et ton commentaire! Pourquoi devrais-je « couper »? C’est trop long? Désolé 😉

      J’y ai pensé mais cette solution ne m’a pas plu, cela casse la dynamique du récit. Pour le confort des lecteurs (et le mien), j’ai introduit ces chapitres avec des titres, histoire de s’y retrouver. C’est mieux que rien…

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