Mariage homosexuel célébré dans une église allemande : des réponses du clergé protestant (2/2)

Le Dr. Volker Jastrzembski, via EKBO
Le Dr. Volker Jastrzembski, via EKBO

Suite et fin de l’entretien avec le Dr Volker Jastrzembski, porte-parole de l’Église régionale évangélique de Berlin, Brandebourg et Haute-Lusace silésienne (EKBO).

LA SAXE AU BORD DU SCHISME

6. Berliniquais : En France, le débat autour du mariage civil pour les couples du même sexe a été émaillé de polémiques, d’invectives et même de violences. La Fédération protestante s’est exprimée en termes prudents, mais sans ambiguïté en défaveur du mariage homosexuel. Comment le débat se déroule-t-il au sein de l’Église protestante allemande ? Ce thème est-il particulièrement sujet à controverse ? Comment réagissent les paroisses les plus conservatrices? Pourquoi les grandes villes allemandes n’offrent-elles pas le spectacle de manifestations de grande ampleur comme en France?

Dr. Volker Jastrzembski : Eh bien… pour ce qui est du débat au sein de l’EKD, il y a la controverse relative à la place faite au mariage traditionnel dans le Familiendenkschrift. Évidemment, ces critiques sont tout aussi valables à propos de la démarche de l’Église régionale de Hesse-Nassau, et elles ne lui ont pas été épargnées. En fait, l’issue du débat au sein de l’Église est encore incertaine. Bien entendu, les paroisses de tradition conservatrice prêchent la supériorité de l’union entre un homme et une femme et se fondent sur la Bible. Cependant, un courant d’interprétation des Écritures suggère que ce modèle absolu du couple homme-femme et la condamnation biblique de l’homosexualité ne sont en réalité que la résultante de la culture du peuple hébreu, qui assimilait les relations aimantes entre hommes ou entre femmes à de la promiscuité ou de la pédérastie. La Bible est empreinte de son contexte culturel. De sorte que le rejet biblique de l’homosexualité ne s’applique pas aux couples de même sexe d’aujourd’hui. Mais une fois ces arguments posés, qu’en faisons-nous? Le débat se poursuit encore. Chez nous, à l’Église régionale de Berlin, nous avons des pasteurs et des paroisses qui refusent de bénir les unions homosexuelles. C’est leur droit, et on ne peut pas les y contraindre. Je crois que nous nous dirigeons vers un équilibre de ce type, à terme.

Le siège épiscopal de l'Église régionale de Berlin-Brandebourg, à l'église St-Georges
Le siège épiscopal de l’Église régionale de Berlin-Brandebourg, à l’église St-Georges, le 29 août 2013. Photo: Berliniquais.

Pour ce qui est de l’absence de manifs de grande ampleur, ma foi, je dirais que c’est le résultat d’une certaine tolérance, d’une vision plus libérale de la société. Il semble que l’on soit moins enclin, en Allemagne, à s’exciter et à protester en masse sur ce thème. Ceci dit, il existe ponctuellement des poches de résistance très forte au mariage homosexuel. L’Église régionale de Saxe, par exemple, est au bord du schisme précisément à cause de ce débat. Plusieurs paroisses ont signifié catégoriquement à leur évêque qu’elles n’acceptent pas les règles en cours de préparation. Chez nous, dans la région de Berlin, ce débat n’enflamme guère les foules, c’est le moins que l’on puisse dire.

7. Berliniquais : Quel est le principal argument des Églises régionales les plus conservatrices contre le mariage homosexuel ? A contrario, quel est l’argument le plus significatif de l’Église de Hesse-Nassau en faveur du mariage pour les couples de même sexe ?

Dr. Volker Jastrzembski : Après notre discussion, on peut résumer cela rapidement. Pour les églises conservatrices, le rejet du mariage homosexuel se fonde sur les Écritures bibliques, qui condamnent explicitement l’homosexualité et la qualifient de péché. La position des églises comme celle de Hesse-Nassau ou celle de Berlin-Brandebourg, est que les constats bibliques ne correspondent pas à la réalité des couples homosexuels d’aujourd’hui. Par ailleurs, sur le plan théologique, l’amour de Dieu est le même pour tous. Dès lors que deux êtres s’aiment et se comportent avec fidélité et dignité, il n’y a pas de raison que Dieu les condamne.

DES SIÈCLES DE DIVERGENCES THÉOLOGIQUES

8. Berliniquais : Très intéressant pour le catholique que je suis… Alors justement, la relation entre l’EKD et l’Église catholique joue-t-elle un quelconque rôle dans cette discussion, comme j’ai pu le lire par endroits ?

Dr. Volker Jastrzembski : Oui, cela joue un rôle. Par exemple, l’Église catholique elle aussi a fermement condamné les thèses libérales de la Familiendenkschrift. Nous sommes habitués à débattre entre catholiques et protestants. Cependant, après des siècles de divergences théologiques, il est clair que nous n’avons pas la même vision de la famille. Pour nous, le mariage n’est pas un sacrement, mais une institution humaine, séculière. Par conséquent, il est normal que nous ne placions pas le mariage religieux au même niveau d’importance que l’Église catholique. Cette distinction n’a rien de nouveau, elle remonte à la Réforme protestante.

9. Berliniquais : En cette année électorale, où la thématique du mariage homosexuel a été abordée, ou du moins celle de l’extension aux couples homosexuels des avantages fiscaux réservés aux couples mariés, est-il permis d’interpréter de manière politique cette initiative de l’Église de Hesse-Nassau ?

Dr. Volker Jastrzembski : C’est amusant ce que vous dites là. Pour moi ces questions du mariage homosexuel ou des abattements fiscaux ne sont pas du tout des sujets de campagne. (En juin dernier, le Tribunal fédéral constitutionnel a statué que les couples homosexuels en partenariat civil doivent bénéficier des mêmes avantages fiscaux que les couples mariés, et le parti social-démocrate propose l’introduction du mariage gay dans son programme de campagne, NDLR.) Le « mariage » célébré à Seligenstadt a bien sûr indirectement une petite dimension politique, mais il ne faut pas imaginer que c’était une sommation à l’État pour qu’il agisse, ou une exhortation quelque chose comme ça. Il n’est pas inhabituel que des discussions d’ordre théologique aient des conséquences politiques.

EKD: carte des églises régionales et nombre de membres en millions. Jusqu'en 2010, il y avait 22 "Landeskirchen".
Infographie : Les Églises régionales protestantes en Allemagne et le nombre de membres en millions. Les cinq principales Églises sont celles de Hanovre, de Rhénanie, de Bavière, de Westphalie et du Württemberg, avec entre 2 et 3 millions de membres chacune. Jusqu’en 2010, il y avait 22 « Landeskirchen »: les trois Églises historiques des rives de la Baltique (Nordelbien, Mecklembourg et Poméranie) ont alors fusionné pour former la Nordkirche. Source: EKD

10. Berliniquais : Dernière question, sans rapport avec le sujet, mais passionnante pour nous les Français installés en Allemagne. Comment l’Église protestante allemande se positionne-t-elle sur la question de l’impôt religieux ? Est-elle du même avis que le clergé catholique, qui a statué récemment que quiconque ne paye pas l’impôt doit quitter l’Église ?

Dr. Volker Jastrzembski : Pour simplifier, les Églises régionales protestantes, au même titre que l’Église catholique ou que la communauté juive, sont habilitées à collecter un impôt religieux. ll ne s’agit pas à proprement parler d’un privilège ecclésiastique, car certains autres organismes bénéficient du droit, prévu par la Constitution, d’être financés par l’impôt. En l’occurrence, il est vrai que l’appartenance à l’Église implique le devoir de participer solidairement à son financement. Le montant de l’impôt religieux est calculé en fonction du revenu de chaque membre. Ceux qui ont un petit revenu en sont dispensés. Donc en fait la question déterminante n’est pas de payer l’impôt ou pas, mais d’être membre ou pas de l’Église. Dès lors qu’une personne quitte la structure de l’Église, elle se voit dispensée de l’impôt religieux. Elle peut bien sûr continuer à se considérer comme chrétienne, mais en tant que non-membre de l’organisation, elle ne pourra pas prétendre à des prestations comme un mariage à l’église ou de funérailles religieuses.

11. Berliniquais: Nous sommes arrivés au bout de cet entretien. Mais il nous reste la question bonus. Si Jésus-Christ revenait demain, quel message porterait-il à l’Humanité ?

Dr. Volker Jastrzembski : (Rires). Un message de réconciliation. Que les hommes cessent enfin de se déchirer et fassent la paix. Partout.

Berliniquais : Herr Doktor Jastrzembski, je vous remercie.

Interview complète, en allemand, à écouter sur Soundcloud (34 minutes) :

CONCLUSION PERSONNELLE

Les mariés de Seligenstadt, Christoph et Rüdiger Zimmermann, sont ensemble depuis plus de dix ans et ont élevé ensemble un enfant, le fils de Rüdiger, resté avec son père après le divorce de ses parents. J’ignore pourquoi la mère n’a pas eu la garde l’enfant. Mais le jeune homme, aujourd’hui âgé de 18 ans, semble en parfaite santé, comme toute personne ayant grandi dans un foyer heureux. Il a porté les alliances pendant une cérémonie de mariage présidée par une femme pasteur, Leonie Krauss-Buck, détail supplémentaire qui souligne encore davantage, si cela était encore nécessaire, le contraste flagrant entre le progressisme protestant et l’immobilisme du dogme catholique.

Ces derniers mois, la principale occupation des catholiques français a été de manifester contre le droit des homosexuels à se marier civilement, même après le vote de la loi républicaine au Parlement. À la lumière de cette discussion particulièrement enrichissante et intellectuellement passionnante avec un homme d’église sur des questions de mariage religieux, un théologien plein d’intelligence et de compassion qui préfère utiliser son cerveau plutôt qu’agiter des pancartes roses pleines de peur et de vide, je suis moins que jamais disposé à comprendre les gesticulations des imposteurs de la Manif pour tous. La bonne nouvelle, c’est qu’on en a fini avec eux. Maintenant, comme l’a dit le pasteur, il ne nous reste plus qu’à nous réconcilier…

Une affiche de la Manif pour tous caricature Mme Taubira en King Kong. De mauvais goût ? Limite raciste ? Photo Huffington Post
Une affiche de la Manif pour tous caricature Mme Taubira en King Kong. En plus ils sont d’un goût exquis, ces jeunes gens de bonne famille… Photo Huffington Post
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Berliniquais
Je viens de la Martinique et je me suis installé à Berlin en 2008. Je vous parle de tout ce qui m'inspire, dans le désordre. Evidemment ça concerne surtout l'Allemagne, les Antilles et la France. Parfois de voyages, parfois d'actualité, souvent un peu n'importe quoi.

3 réflexions sur “ Mariage homosexuel célébré dans une église allemande : des réponses du clergé protestant (2/2) ”

  1. Charmant accent 🙂 Pour ce qui est de Kir(s)che, mon beau-frère allemand (de Francfort) ne fait pas la différence, et Helmut Kohl soi-même dit « Gechichte » au lieu de « Geschichte », donc pas la peine de se frapper. D’ailleurs, les d’jeunz dans le bus ne font pas la différence non plus… À se demander si c’est pas un coup du lobby des profs d’allemands. Encore une conspiration!

    Plus sérieusement, « la Saxe au bord du schisme », c’est une contrepèterie? Je demande juste, parce que j’arrive pas à la trouver et ça m’empêche de bosser…

    1. Ouais je sais qu’il y a des « dialectes » régionaux allemands où l’on fait peu de cas de la différence entre Kirche et Kirsche, et je sais bien qu’on me comprend malgré tout, mais bon c’est pas une raison pour m’épargner quelques efforts pour améliorer un peu ma diction… ça ne s’entend peut-être pas beaucoup mais je me suis donné beaucoup de mal!!! 🙂

      Je serai bientôt prêt pour aller faire des interviews de fabricants de boîtes d’allumettes en provenance de République tchèque (tschechische Streichholzschächtelchen)…

      J’aime bien ton « plus sérieusement »… Non ce n’est pas une contrepèterie mais le potentiel est assez énorme. À creuser donc 🙂

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