Boko Haram, les esclaves et la Calebasse parlante

« Article 44. – Déclarons les esclaves être meubles, et comme tels entrer en la communauté, n’avoir point de suite par hypothèque, se partager également entre les cohéritiers sans préciput ni droit d’aînesse, ni être sujets au douaire coutumier, au retrait féodal et lignager, aux droits féodaux et seigneuriaux, aux formalités des décrets, ni aux retranchements des quatre quints, en cas de disposition à cause de mort ou testamentaire. »
Le Code noir, 1685-1848.

Il y a plusieurs semaines, à la mi-avril, un détachement de soudards de la secte crapulo-islamiste Boko Haram commettait un nouveau crime insensé dans leur territoire de prédilection au nord du Nigeria, une région habituée de longue date à leurs attaques sanglantes, plus régulières encore que les bourrasques arides et poussiéreuses de l’harmattan pendant la saison sèche. Mais cette fois, au lieu de de piller, de saccager, de torturer et d’un sang impur abreuver leurs sillons comme de routine au nom de leur « foi », ils kidnappèrent, par centaines, des élèves d’un internat de jeunes filles. Quelques semaines plus tard, ils annonçaient leur intention d’« épouser » leurs juvéniles captives, ou alors peut-être de les réduire en esclavage, ce qui dans le fond revient à peu près au même.

#BringBackOurGirls © Gwendolen sur Flickr
#BringBackOurGirls             © Gwendolen sur Flickr

Alors, l’inconcevable se produisit : au lieu de se contrefoutre éperdument des malheurs des Nigérians comme à l’accoutumée, le reste du monde s’émut du sort des jeunes disparues et fit cause commune avec leurs parents angoissés.

#BringBackOurGirls, s’époumonèrent, scandèrent, hashtaguèrent, retweetèrent, likèrent ou placardèrent des milliers de quidams ou de célébrités de par le monde, depuis les salons lambrissés de la Maison Blanche jusques aux ruelles défoncées de Bamako (même si dans ces dernières le Mondoblogueur David Kpelly a cru déceler plus qu’une pointe d’hypocrisie, mais ne nous éparpillons pas). Le monde entier, à l’unisson, fit savoir son écœurement et son indignation face à ce nouveau crime abject des nihilistes de Boko Haram. Ou plutôt…

Le monde entier ? À l’unisson ? Pas tout à fait, car quelque part en France, un ancien ministre aux joues bien rondes et aux idées creuses, comme une belle calebasse évidée avec soin, laissa éclater publiquement sa satisfaction à contre-courant de la vague de solidarité internationale et n’hésita pas à exploiter le rapt, décidément bien opportun, pour réaliser un hypothétique gain politique.

« L’enlèvement par secte Boko Haram rappelle que l’Afrique n’a pas attendu l’Occident pour pratiquer l’esclavage #Déculpabilisation », jubila sans retenue le député de la 11e circonscription des Français de l’étranger sur Twitter.

Puis, dans un communiqué, Thierry Mariani précisa son propos, pour les difficiles de la comprenette :

« Ma réaction sur Twitter est simplement le rappel d’une vérité historique. En effet, l’esclavage en Afrique est une pratique qui remonte bien avant l’arrivée des Occidentaux. »

Ah, la belle âme chevaleresque que voilà. Pérorer avec un tel aplomb sur des « vérités historiques » hors sujet depuis son fauteuil en velours capitonné pour marquer des points sur le dos de ces centaines de jeunes filles séquestrées au fin fond de la forêt par une meute de cinglés incultes et fanatiques, c’est le summum de la compassion. L’élégance, le raffinement, la pudeur sont après tout des valeurs bien françaises, pourrait se gargariser notre Calebasse cravatée, chantre des questions d’identité nationale chères à son mouvement de la Droite populaire.

Une calebasse des Caraïbes, ronde, lisse, et toxique. © Damien Boilley Flickr
Une calebasse des Caraïbes, ronde, lisse, et hautement toxique. Décidément, le parallèle est saisissant. © Damien Boilley sur Flickr

Passons outre, par ailleurs, cette péremptoire leçon d’histoire africaine de la part d’une groupie d’un certain président français qui, pour sa part, attendait toujours, en 2007, l’entrée du continent et de « l’homme africain » dans l’histoire… Ce qui m’interpelle, c’est cet empressement du politicard à « déculpabiliser ». Et puis d’abord, à déculpabiliser qui, au juste ? Les « Occidentaux », dit-il. Mais lesquels ? Ceux d’aujourd’hui ? Ceux d’il y a 200 ans ? La civilisation occidentale dans son ensemble et dans sa continuité depuis Christophe Colomb et Pierre Belain d’Esnambuc jusqu’à son tweet du 7 mai ?

Il est absurde et futile de vouloir attribuer une quelconque culpabilité aux Européens de 2014 (même quand ils s’appellent Thierry Mariani et sont capables de réduire toute l’Afrique aux va-nu-pieds sanguinaires de Boko Haram) pour les crimes esclavagistes commis jusqu’au milieu du XIXe siècle par une infime poignée de leurs ancêtres. Les vrais coupables, eux, les négriers d’antan, sont morts de leur belle mort il y a des lustres. Sont-ce eux que l’ancien ministre souhaite absoudre à titre posthume, en raison de l’enlèvement des lycéennes de Chibok et des velléités esclavagistes de leurs ravisseurs ? De là à le penser, il n’y a qu’un tout petit pas. Moins que ça : tout au plus une légère flexion des orteils. Que dis-je ? Un imperceptible frémissement de la voûte plantaire suffit amplement. « Cessez donc de nous bassiner avec vos vieilles histoires d’esclavage, les Noirs, puisque vos ancêtres ont fait pareil avant “nous” et ne valent pas mieux que Boko Haram, et “déculpabilisons” une bonne fois pour toutes feu les esclavagistes coloniaux, paix à leur âme », est le message porté sans complexe par le député à la morale plus élastique que la sève de l’hévéa congolais (celui que le colonisateur belge exploita avec un humanisme sans égal).

Rond, lisse et toxique : Thierry Mariani en 2011. © Cmburns Wikimedia Commons
Rond, lisse et toxique : Thierry Mariani en 2011.  © Cmburns sur Wikimedia Commons

Raisonnement imparable ! Net et sans bavure ! Nous sommes tous plus ou moins des ordures et donc les fautes commises par les uns absolvent automatiquement les péchés des autres. Votre famille est fan du Führer de génération en génération, votre arrière-grand-oncle collabo a fini maton à Bergen-Belsen et du coup vous n’êtes jamais convié à la fête des voisins ? Déculpabilisez enfin : l’Europe n’a pas attendu les nazis pour inventer l’antisémitisme, les pogroms anti-juifs, ni même les camps de concentration, un concept que nous ont légué les Britanniques en Afrique du Sud. Et toc. Vous êtes Hutu et avez eu la main lourde avec la machette il y a vingt ans au pays des Mille collines ? Ne vous mettez plus martel en tête : d’autres ont commis des génocides aux quatre coins de la planète, bien avant que votre grand-père ne soit de ce monde. Vous avez des tendances pédophiles et votre idole s’appelle Marc Dutroux ? Ne soyez plus accablé de remords : tous ces faits divers sordides dont nous abreuvent les médias au quotidien sont là pour nous rappeler que beaucoup d’enfants (le terme consacré est « mineurs » ou tout simplement « jeunes »), loin d’être de petits anges innocents, sont des criminels accomplis, qui terrorisent leurs professeurs, leurs camarades de classe, et les petites mamies qui votent FN. La liste des déculpabilisables est bien longue…

Attention, ceci n’est pas un nègre. © Amber & Eric Davila sur Flickr
Attention, ceci n’est pas un nègre. © Amber & Eric Davila sur Flickr

Mais on me susurre que l’intention de Thierry Mariani n’était pas de prôner l’amnistie générale pour les nazis, les génocidaires et les pédophiles, mais « seulement » de s’attaquer à peu de frais à la commémoration de l’esclavage en France, grâce aux crimes bien commodes de Boko Haram, son allié de circonstance. Puisque l’Afrique a toujours été esclavagiste, alors oublions que la France a attendu jusqu’en 1848 pour abolir un texte de loi donnant à ses nègres le statut de « meubles » (des meubles qu’il convenait néanmoins de baptiser dans la religion « catholique, apostolique et romaine », contrairement à votre étagère Expedit, à votre lit Malm et à votre fauteuil Poäng). Toujours la même rengaine des amnésiques et des apologistes du colonialisme. On connaît la chanson. On connaît le karaoké, comme l’a dit Christiane Taubira face aux chœurs des aboyeurs du camp de Mariani qui, devant un aréopage de ministres qui ne chantent pas la Marseillaise, ont choisi de s’en prendre, comme par hasard, à la seule noire du groupe.

Mais, Monsieur Mariani, savez-vous que point n’est besoin de réhabiliter les négriers coloniaux si chers à vos yeux ? Et pour cause : après l’abolition de l’esclavage, aucun négociant, aucun propriétaire d’esclaves n’a été condamné pour ses méfaits, ni de son vivant, ni post mortem, ni même de façon symbolique. Bien au contraire : ils ont tous été généreusement indemnisés par la France, mais aussi par la Grande-Bretagne, pour le « préjudice » qu’ils ont subi, parce qu’on les a dépossédés de leur « mobilier », de leur cheptel, voyez-vous, comme un éleveur du Vercors se fait rembourser par tête de bétail après une attaque du loup sur son troupeau de brebis. (Les nègres affranchis, eux, n’ont pas eu droit à un kopeck de dédommagement pour leurs années de calvaire et de servitude, cherchez l’erreur.)

Donc juridiquement, les colons et les négriers du temps jadis, que vous vous évertuez à déculpabiliser, loin d’être coupables, loin d’être des criminels, sont des victimes, Monsieur Mariani, d’innocentes victimes du « droit-de-l’hommisme » et de la « bien-pensance » que vous pourfendez avec une admirable constance, des victimes légalement reconnues de l’égalitarisme et des idéaux républicains que vous et vos acolytes du FN et de la droite populiste foulez aux pieds sans vergogne à longueur de journée : réjouissez-vous !

Allez, cela vaut bien un petit tweet à la santé de Boko Haram, n’est-ce pas ?

Ce 22 mai, la Martinique commémore comme chaque année l’abolition de l’esclavage.

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Berliniquais
Je viens de la Martinique et je me suis installé à Berlin en 2008. Je vous parle de tout ce qui m'inspire, dans le désordre. Evidemment ça concerne surtout l'Allemagne, les Antilles et la France. Parfois de voyages, parfois d'actualité, souvent un peu n'importe quoi.

22 réflexions sur “ Boko Haram, les esclaves et la Calebasse parlante ”

  1. Beau texte, merci !
    Enfin, je comprends pourquoi je me disais que mes étagères Billy avaient un air pas catholique…
    Quant à l’ineffable député de la 11e (pauvres électeurs !), je ne l’appellerai plus que Calebasse, c’est décidé.

    1. Et encore, c’est pas très sympa envers les calebasses! Au moins, on peut trouver une utilité à ces dernières, que ce soit pour la décoration ou pour en faire des récipients ou ustensiles…

      Merci pour ta visite! 🙂

  2. Salut fiston. Comme d’hab, j’ai été époustouflée par ton article, si bien détaillé !
    Continue… gros bisous à toi et à bientôt.

  3. Magnifique plume. Mariani doit la sentir douloureusement passer par là où il fait sortir les petits fours de l’Assemblée.
    #Mariani. Internet n’a pas attendu Twitter pour laisser les racistes emmerder le monde. #FermeTaBouche

  4. Voila une manière bien élégante de botter le derrière à quelqu’un! Je vois que quelque soit leur place sur le globe, les crapules trouvent toujours d’autres crapules comme aliées idéologiques à leur bétise. Bravo pour ce coup de gueule qui rend leur dignité aux calebasses.

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