Türkiyemspor : Joue-la comme Özil

Au club de football « Türkiyemspor Berlin 1978 », les adolescentes turques d’un quartier à forte population immigrée se font une place dans une communauté tiraillée entre la tradition patriarcale et la modernité occidentale. À l’occasion de la Journée de la femme, voici un hommage aux courageux architectes de cette initiative s’impose.

Deux expressos ultra-corsés fument sur notre table. Au restaurant Südblock, l’un de ces lieux de convivialité multikulti (multiculturels) et gay-friendly emblématiques du quartier berlinois de Kottbusser Tor, un ancien ghetto d’immigrés désormais en vogue, Murat Doğan me raconte la bataille qu’il a dû mener bec et ongles, au milieu des années 2000, pour créer la première équipe féminine au sein du club de foot Türkiyemspor Berlin. Le petit club de quartier, fondé par des immigrés turcs dans les années 1970 dans ce coin de Kreuzberg surnommé le « petit Istanbul » de Berlin-Ouest, avait connu son heure de gloire au début des années 90, enchaînant les succès dans les championnats amateurs et ratant de peu l’ascension en deuxième division de la Bundesliga. « Türkiyem » était devenu un club mythique dans toute la diaspora turque d’Allemagne, et un petit groupe de jeunes filles du quartier avaient envie, elles aussi, de trouver leur place sur le terrain plutôt que de ronger leur frein sur les gradins. Murat, ancien joueur à Türkiyemspor devenu entraîneur d’une équipe de garçons, a pris fait et cause pour elles.

« Je n’y serais jamais arrivé si je n’étais pas moi-même un gars de la maison. Les collègues me connaissaient, il me respectaient. Mais malgré ça ils me disaient des choses comme : “Murat, mais qu’est-ce qui te prend? T’as perdu la tête ou quoi?” Pour eux, apprendre le foot à des filles, des Turques, c’était inconcevable, absurde« , me confie-t-il sur un ton fataliste. Mais en dépit de son air de bonhomie et de la tranquille douceur de sa voix, le Berlinois de 38 ans à la solide carrure n’est pas homme à se laisser intimider. Dans sa jeunesse, il a subi les préjugés, la discrimination : cela l’a déterminé à les combattre, à vouloir changer les choses au sein d’un club dirigé par les mêmes personnalités depuis la « grande époque » et figé dans le souvenir de son passé.

Ceydan, 14 ans, s’entraîne avec l’équipe des cadettes de Türkiyemspor © Jason Harrell
Ceydan, 14 ans, s’entraîne avec l’équipe des cadettes de Türkiyemspor © Jason Harrell

Lorsqu’en 2004, Murat a commencé à entraîner sa première équipe féminine, constituée de tout juste cinq filles âgées de 6 à 14 ans, son pari était encore loin d’être gagné : « Il fallait qu’on protège nos joueuses, qu’on les protège physiquement : les petits caïds du quartier venaient les attaquer pour les décourager », se souvient-il. Mais au fil du temps, les jeunes footballeuses de Türkiyem se sont fait une place au sein du club et au-delà, dans la communauté turque de Berlin.

Et il semble désormais bien loin le temps où la section féminine faisait la quasi-unanimité contre elle. Attablée avec nous, Giovanna Krüger, la compagne de Murat Doğan, évoque ces pères de famille turcs ou arabes, « des musulmans pratiquants du genre plutôt strict », qui viennent encourager leurs filles voilées lors des matches. Leur joie, leur fierté sont palpables. « Et on se dit que si nous n’étions pas là, ils passeraient beaucoup moins temps avec leurs filles, c’est sûr », conclut-elle, satisfaite. Murat et elle se sont rencontrés au bord du terrain de Türkiyemspor, alors que la fille de Giovanna assistait aux entraînements. Depuis, elle consacre le plus clair de son temps libre à la section féminine, bénévolement : un surcroît de travail considérable pour la Berlinoise, mais à l’en croire cela en vaut la peine. « La génération des aînés a des opinions très conservatrices, et on peut difficilement y remédier. Mais dites-vous que grâce à nous, il y a une génération de jeunes garçons qui grandissent avec des filles qui jouent au foot, et ils trouvent ça tout à fait normal. Ça, c’est plus que du changement, c’est une petite révolution ! »

Après onze ans d’efforts, ce ne sont pas moins de 170 joueuses qui évoluent dans les huit équipes, deux de seniors et six équipes juniors, de la section féminine de Türkiyemspor. Seize entraîneurs les encadrent, dont pour moitié des jeunes femmes elles-mêmes formées au club ces dernières années. Ce dernier détail a son importance, se réjouit Murat, car les coaches formées au club sont un facteur de motivation considérable pour les jeunes joueuses. Il me sourit avec un mélange de fierté et d’humilité.

Carla, 20 ans, est l’une des plus anciennes joueuses de Türkiyemspor. Aujourd’hui, elle entraîne aussi les cadettes © Berliniquais
Carla, 20 ans, est l’une des plus anciennes joueuses de Türkiyemspor. Aujourd’hui, elle entraîne aussi les cadettes © Berliniquais

La nuit tombe vite à l’entraînement du mercredi sur la pelouse synthétique du terrain de Südstern, non loin de Kottbusser Tor. Le froid pénétrant et humide monte du sol et engourdit mes pieds. Mais les cadettes se donnent à fond ; leurs gestes sont précis. Ceydan (prénom changé), 14 ans, est tout heureuse de faire partie du groupe. La jeune Kreuzbergeoise d’origine turque en avait dix de moins lorsqu’elle a attrapé le virus du football en courant derrière un ballon avec ses cousins plus âgés à « Kotti ». Avec un sourire radieux qui révèle amplement son appareil dentaire, l’adolescente se remémore les difficultés qu’elle a rencontrées pour convaincre ses parents de la laisser rejoindre le club. « Pendant des années mon père ne voulait rien entendre. Il disait que j’avais de trop mauvaises notes à l’école pour mériter de jouer au foot. Mais même quand j’ai changé d’école et que ma moyenne a augmenté, il disait que de toute façon, le football c’est pas un truc pour les filles », se désole l’attaquante. Le prof d’EPS de Ceydan s’en est mêlé : il avait même presque réussi à convaincre le géniteur récalcitrant. « Mais au dernier moment, papa s’est énervé et il a déchiré mon dossier d’inscription ! C’était horrible. Mais finalement, l’an dernier, il a changé d’avis et il m’a autorisé à m’inscrire à Türkiyemspor. C’est vraiment super de jouer en club ! Le plus cool, c’est que papa adore me voir jouer, il est toujours là pour m’encourager », s’exclame Ceydan avant de retourner en trombe à l’entraînement avec son amie Çiğdem. Attendri, je pars me mettre au chaud.

Deux équipes féminines turques, Trabzonspor et Türkiyem, s’affrontent lors de la Coupe Hatun Sürücü © Berliniquais
Deux équipes féminines turques de Berlin, Trabzonspor et Türkiyem, s’affrontent lors de la Coupe Hatun Sürücü © Berliniquais

Mais la Mädchen- und Frauenabteilung de Türkiyemspor Berlin est bien plus que le pendant féminin de la section hommes. « Chez les hommes de Türkiyem, l’esprit de compétition écrase tout le reste. Tout ce qui les intéresse, c’est de gagner des matches et des tournois. Nous sommes différentes. Bien sûr, nous jouons au foot, mais nous sommes aussi des citoyennes engagées. Nous intervenons massivement sur le terrain social« , explique Giovanna en souriant d’un air entendu. C’est la moindre des choses, selon elle, dans un quartier comme « Kotti », en proie à toutes sortes de problèmes sociaux.

Avec leurs deux autres collègues de la petite équipe chargée des activités sociales au club, le couple remet en question, sans aucun complexe, les valeurs patriarcales de la communauté musulmane de Berlin. « J’essuie beaucoup de critiques à cause de mon engagement contre l’homophobie dans le sport, par exemple », explique Murat. « Et pourtant, je sais bien qu’un certain nombre de partenaires influents du club sont d’accord avec moi. Mais ils ont peur de le dire tout haut. Les Turcs de Berlin forment une communauté très soudée et tout le monde fait très attention à sa réputation. Faire des vagues, c’est mauvais pour les affaires. Donc personne ne lève jamais le petit doigt pour faire bouger les choses », poursuit-il avec un sourire désabusé. Il enchaîne sur une longue diatribe enfiévrée contre la tartufferie qui mine les mentalités chez les Turcs de Berlin, une communauté restée momifiée dans ses valeurs des années 1960 alors qu’en Turquie, les mentalités ont évolué depuis longtemps. « Ici, nous sommes des Turcs en conserve! » tonne-t-il. Giovanna acquiesce. « Dosentürken, genau« .

Des affichettes militantes dans le vestiaire des filles de Türkiyemspor © Berliniquais
Des affichettes militantes dans le vestiaire des filles de Türkiyemspor © Berliniquais

Mais pour le duo de choc, pas question d’abandonner, même si cela demande des sacrifices. L’an dernier, faute de temps, la section féminine de Türkiyemspor n’a même pas marqué le coup pour ses dix ans d’existence : « nous avions des projets bien plus importants à mener à terme », souligne Giovanna sur un ton catégorique, mais un peu las.

Le travail de sensibilisation contre les « crimes d’honneur », un sujet tabou dans la communauté turque, est l’un de ces projets essentiels. Depuis 2013, la section féminine rend hommage chaque année, le 7 février, à Hatun Sürücü, la plus connue des assassinées « pour l’honneur » en Allemagne. Le 7 février 2005, la jeune femme d’origine kurde, âgée de 23 ans, était tuée en pleine rue par ses frères à Berlin, où elle avait grandi. Sa famille lui reprochait son mode de vie indépendant, occidentalisé. Le crime avait provoqué une vague d’indignation en Allemagne et au-delà. Mais après quelques années, le souvenir, la mobilisation commençaient à faiblir. Jusqu’à ce que Türkiyemspor décide d’y remédier.

Les joueuse de Türkiyemspor se préparent mentalement avant leur dernier match de la coupe Hatun Sürücü © Berliniquais
Les joueuses de Türkiyemspor se préparent mentalement avant leur dernier match de la coupe Hatun Sürücü © Berliniquais

Comme les deux années précédentes, le club a organisé la « Coupe Hatun Sürücü », un tournoi de foot en salle où se sont affrontées, dans une ambiance festive, huit équipes féminines issues des quartiers défavorisés de Kreuzberg et de Neukölln. Elles proviennent de clubs « socialement engagés » comme Türkiyem. Au bout de 26 matches, Trabzonspor, le seul autre club turc en lice, s’est adjugé la coupe, devançant d’un cheveu les hôtes, tandis que les lesbiennes du club Seitenwechsel (« Virement de bord ») terminaient à la troisième place.

Mais ce jour-là, il n’y a pas que du foot au menu des réjouissances. Loin de là. De nombreuses supportrices de Türkiyem portent un simple t-shirt blanc où figure, en grandes lettres noires, le message Ich darf nicht (« Je n’ai pas le droit »), la devise du tournoi. Dans leur dos, une question lancinante, Warum? (« Pourquoi? »), défie l’interdit. Dans les gradins et les vestiaires, des dizaines de pancartes déclinent le même message de rébellion contre les interdits sexistes. « Nous voulons rappeler à nos joueuses qu’elles ne doivent pas se résigner à rester à la maison alors que leurs frères, eux, ont tous les droits », explique Giovanna, satisfaite mais visiblement éprouvée par la longue journée de sport et de militantisme.

La comédienne Idil Baydar, au centre, fait un discours engagé à la fin de la journée Hatun Sürürü © Berliniquais
La comédienne Idil Baydar, au centre, fait un discours engagé à la fin de la journée Hatun Sürürü – © Berliniquais

La comédienne Idil Baydar, qui fait un tabac chez les lycéennes berlinoises avec ses sketches sur YouTube, où elle incarne le personnage de Jilet Ayşe, une ado turque de Kreuzberg toute en stéréotypes, remet les prix aux équipes. Puis elle empoigne le micro et « slamme » Brüdern und Schwestern (« Frères et sœurs »), un de ses textes les plus militants. « C’est quoi ton problème, ma sœur? Tu te complais dans la soumission. Et c’est quoi ton problème, mon frère? J’ai pas besoin de ta permission », déclame-t-elle, le regard sévère, devant un auditoire conquis. Un tonnerre d’applaudissements ébranle le gymnase après l’acte ; les jeunes footballeuses prennent des selfies à la chaîne avec leur idole.

Comme beaucoup d’autres adolescentes dans l’assistance, Luzie et Fay, respectivement 15 et 16 ans, ne sont pas d’origine étrangère (à part peut-être le père anglais de Fay, donc ça ne compte pas vraiment). Les deux amies ont rejoint Türkiyemspor il y a cinq ans, par passion pour le foot, tout simplement. « Évidemment je connais des filles qui n’ont pas le droit de sortir et de s’amuser. Ici, à Kotti, tout le monde en connaît. Mais je suis là avant tout pour m’éclater. Le club, c’est comme une deuxième famille », s’enthousiasme Luzie avec une étonnante fraîcheur à la fin du tournoi. Sa coéquipière Fay, pour sa part, justifie son engagement social avec un pragmatisme résigné : « Contrairement aux garçons, on n’a quasiment aucune perspective de carrière sportive. Alors tant qu’à faire, autant essayer de faire avancer les choses dans notre quartier ». Elles prennent poliment congé de moi et retournent s’éclater avec leurs copines.

À la fin de la journée à la mémoire d’Hatun Sürücü, les joueuses de Türkiyemspor posent avec la comédienne Idil Baydar – © Berliniquais
À la fin de la journée d’hommage à Hatun Sürücü, les joueuses de Türkiyemspor posent avec la comédienne Idil Baydar – © Berliniquais
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Berliniquais
Je viens de la Martinique et je me suis installé à Berlin en 2008. Je vous parle de tout ce qui m'inspire, dans le désordre. Evidemment ça concerne surtout l'Allemagne, les Antilles et la France. Parfois de voyages, parfois d'actualité, souvent un peu n'importe quoi.

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