Archives pour la catégorie Allemagne

Türkiyemspor : Joue-la comme Özil

Au club de football « Türkiyemspor Berlin 1978 », les adolescentes turques d’un quartier à forte population immigrée se font une place dans une communauté tiraillée entre la tradition patriarcale et la modernité occidentale. À l’occasion de la Journée de la femme, voici un hommage aux courageux architectes de cette initiative s’impose.

Deux expressos ultra-corsés fument sur notre table. Au restaurant Südblock, l’un de ces lieux de convivialité multikulti (multiculturels) et gay-friendly emblématiques du quartier berlinois de Kottbusser Tor, un ancien ghetto d’immigrés désormais en vogue, Murat Doğan me raconte la bataille qu’il a dû mener bec et ongles, au milieu des années 2000, pour créer la première équipe féminine au sein du club de foot Türkiyemspor Berlin. Le petit club de quartier, fondé par des immigrés turcs dans les années 1970 dans ce coin de Kreuzberg surnommé le « petit Istanbul » de Berlin-Ouest, avait connu son heure de gloire au début des années 90, enchaînant les succès dans les championnats amateurs et ratant de peu l’ascension en deuxième division de la Bundesliga. « Türkiyem » était devenu un club mythique dans toute la diaspora turque d’Allemagne, et un petit groupe de jeunes filles du quartier avaient envie, elles aussi, de trouver leur place sur le terrain plutôt que de ronger leur frein sur les gradins. Murat, ancien joueur à Türkiyemspor devenu entraîneur d’une équipe de garçons, a pris fait et cause pour elles. Continuer la lecture de Türkiyemspor : Joue-la comme Özil

À « Bild Zeitung », on achève bien les cerveaux

“BERLIN, 1937. La secrétaire du rabbin Horowitz surprend le vénérable érudit plongé dans la lecture de Der Stürmer, tabloïd nazi très populaire et particulièrement virulent. Bouleversée, elle ne parvient pas à dissimuler sa consternation.

1937 : "Les Juifs sont notre malheur!"
1937 : « Les Juifs sont notre malheur! »  © Holocaust Research Project

« Oï! Oï! Oï! Sauf votre respect, Rabbi, mais ça va pas la tête, de lire des choses comme ça?! Vous êtes devenu complètement maso ou quoi?
— Calmez-vous, Rebekka, calmez-vous. Bien au contraire, je me porte très bien. Mais voyez-vous, mon enfant, les journaux juifs sont remplis de mauvaises nouvelles : antisémitisme partout, persécutions, pogroms, spoliations, émigrations… Des malheurs, des malheurs, des malheurs: c’est tout bonnement déprimant. Dans Der Stürmer, en revanche, j’apprends que nous, les Juifs, contrôlons les partis politiques, gouvernons la finance mondiale, dominons les arts et sommes sur le point de subjuguer l’humanité entière. Voilà qui me remonte le moral! » ”

Athènes, 2015. Je ne serais pas le moins du monde étonné d’apprendre qu’une version au goût du jour de cette blagounette gentillette circule à l’ombre du Parthénon. Elle substituerait aux figures du flegmatique rabbi Horowitz et de l’émotive Rebekka un duo d’Hellènes pur beurre (de brebis bien sûr): Evángelos, danseur de sirtaki, s’émouvrait des lectures de son amie Elefthería, productrice de fetat et de yaourt artisanaux. En lieu et place de Der Stürmer, la prestigieuse publication nazie dont les presses se sont définitivement tues au printemps 1945, on aurait, bien entendu, son plus digne héritier, la Bild Zeitung. Et ce ne serait que justice après cinq années d’une hallucinante campagne de dénigrement, de discrédit et de bourrage de crânes en continu, à laquelle se livre, sans relâche, sans merci, sans même s’embarrasser des considérations déontologiques les plus élémentaires, la feuille de chou la plus lue d’Allemagne. Continuer la lecture de À « Bild Zeitung », on achève bien les cerveaux

Une soirée avec les xénophobes de «Pegida» à Berlin

« Tu sais, ce serait bien que tu ailles infiltrer la manif de Pegida de ce soir, devant l’Hôtel de ville », m’avait suggéré, avec le sourire sardonique de celle qui vient d’avoir une idée particulièrement géniale et tordue, la rédac’ chef du petit magazine berlinois où je travaille en ce moment. « Genre, tu te mêles aux manifestants, sans leur révéler que tu es journaliste. On va voir comment ils vont réagir ». Chouette, avais-je alors pensé. Dans la même veine, on pourrait aussi « infiltrer » discrètement un petit agneau sans défense dans la fosse aux crocodiles, « pour voir comment ils vont réagir ». Ce serait sans doute tout aussi édifiant.

Pegida, ce nom est sur toutes les lèvres en Allemagne depuis trois mois. Cet acronyme signifie les « patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident ». Le programme est dans le nom. Chaque lundi depuis octobre, des fêlés manifestent. Au début, ils étaient quelques dizaines à prendre part à la « promenade du soir » hebdomadaire, dans la ville de Dresde, qui compte à peine 1 % d’étrangers et une poignée de musulmans. Depuis, les « patriotes » en colère sont plusieurs milliers, un peu partout en Allemagne, et suscitent un malaise grandissant. Début janvier, le mouvement a fini par débarquer à Berlin, la capitale pourtant cosmopolite et peu portée sur les idées d’extrême droite. On les accuse d’être des xénophobes, des extrémistes, des néonazis. « Que nenni », jurent-ils la main sur le coeur. « Nous sommes de simples citoyens qui aiment leur pays et nous voulons seulement le protéger contre les hordes de mahométans crasseux et hirsutes ». Continuer la lecture de Une soirée avec les xénophobes de «Pegida» à Berlin

À Berlin, les forçats du «Mall de la honte» veulent être payés

Gioni est très remonté contre son ancien employeur. Originaire de Bucarest, ce Roumain au visage rond et aux traits tirés fait plus que ses 28 ans. Dans ses yeux surmontés d’épais sourcils noirs se lisent la colère et la détermination. Gioni fait partie de ces dizaines d’ouvriers roumains qui ont trimé sur le chantier du « Mall of Berlin » et qui attendent encore, plusieurs mois après l’inauguration du mastodonte de verre et de béton, de percevoir enfin les salaires dérisoires qu’on leur a promis. « On m’a volé non seulement mon dû, mais aussi ma dignité », vitupère-t-il dans une langue de son invention, où se télescopent les mots d’anglais, d’allemand et d’italien. Continuer la lecture de À Berlin, les forçats du «Mall de la honte» veulent être payés

Les multiples vies d’un ancien soldat est-allemand

Roland Egersdörfer dans son bureau le 30 avril 2014.
Roland Egersdörfer dans son bureau le 30 avril 2014. ©Berliniquais

Je me rappelle très bien la première impression que m’a faite Roland quand je l’ai rencontré au journal. Chaussé de ses éternelles sandales de rando kaki qui laissaient paraître à leurs ouvertures ses non moins inséparables chaussettes noires, il assumait, avec une parfaite décontraction, le cliché de l’Allemand provincial d’un certain âge qui n’a que faire des canons de l’élégance pourvu qu’il soit à l’aise dans ses pompes, au sens littéral. Il se met à son aise, et autour de lui on se sent rapidement à l’aise : il est l’un de ces gars sympathiques avec qui le courant passe facilement, même quand on a toutes les peines du monde à comprendre son fort accent brandebourgeois à débiter à la hache lorsqu’il marmonne dans sa moustache. Roland est caméraman pour l’équipe vidéo de la Märkische Oderzeitung, le journal de Francfort-sur-l’Oder et de toute la région du Brandebourg oriental, le long de la frontière avec la Pologne, et ses collègues jugent qu’il fait du sacrément bon boulot. Il se raconte d’autres choses sur lui, notamment qu’il a eu un destin singulier : à l’époque de la RDA, Roland a fait son service militaire en tant que gardien du Mur de Berlin. Bien que je le connaisse à peine, j’ai décidé de l’aborder et de l’interroger, tout simplement.. Continuer la lecture de Les multiples vies d’un ancien soldat est-allemand

Aux bonheurs de Frankfurt (1)

„Worauf ich mich heute freue“, c’est la petite rubrique quotidienne pour laquelle j’arpente au petit bonheur le centre-ville de Francfort-sur-l’Oder (*), nez au vent, appareil photo en bandoulière, calepin et stylo en poche. En langage chrétien, cet intitulé sibyllin signifie à peu près «Ce qui me fait plaisir aujourd’hui» ou «Pourquoi je suis content aujourd’hui».

Yvonne se réjouit de ses retrouvailles avec sa fille à Berlin.
Yvonne se réjouit de ses retrouvailles avec sa fille à Berlin.

Tout est dit dans l’énoncé : il s’agit d’aller vaillamment à la rencontre de parfaits inconnus dans la rue, de les aborder, de les apprivoiser voire de les charmer, de les photographier, de leur faire avouer à l’indiscret journaliste qui les presse de questions leur nom, leur prénom, leur âge, leur lieu de résidence, et surtout, bien entendu, de les prier de révéler leur(s) motif(s) de satisfaction de la journée, en quelques phrases bien amenées. Rien que ça. Le tout sera retranscrit en bon allemand par leur mystérieux interlocuteur qui prétend travailler pour le journal local malgré sa grammaire calamiteuse et son fort accent qui est tout sauf du cru, puis imprimé dans le journal du lendemain. Et voilà. Un quidam de plus aura droit à son portrait dans le canard de la ville, assorti d’un petit encart de 70 mots où il annonce urbi et orbi… (enfin, surtout urbi tout de même, parce que vous seriez bien en peine de mettre la main sur le Frankfurter Stadtbote à plus de trois lieues du clocher de la Marienkirche, donc pour orbi c’est vraiment pas gagné. Mais reprenons notre propos.) Le quidam, disions-nous donc, annonce urbi et orbi qu’il tressaille d’allégresse à l’idée d’aller prendre un café avec sa cousine Dagmar avant de griller quelques saucisses avec son voisin Hildebrand. Merveille du journalisme local ! Continuer la lecture de Aux bonheurs de Frankfurt (1)

Athlètes volatilisés : la fuite des costauds

Au terme d’une semaine de compétitions sportives et de festivités culturelles, les VIIe Jeux de la Francophonie se sont achevés dimanche dernier, à Nice.

Outre un très inhabituel palmarès largement dominé, pour changer, par une France pourtant coutumière des profondeurs des tableaux des médailles des grands championnats internationaux (on sait donc enfin à quoi servent les Jeux de la Francophonie), l’événement a été marqué par une série de « fuites » ou, plus sobrement, de « disparitions » d’athlètes africains qui, ensorcelés par le chant des cigales sirènes de l’opulente Europe, ont profité de leur séjour en Côte d’Azur pour s’évanouir dans le maquis. Combien sont-ils exactement, à s’être volatilisés pendant la compétition ? Vingt-six ? « Une trentaine » ? Quarante-huit ? Les chiffres s’entrechoquent. Et les commentaires aussi, comme le relate en détail la blogueuse Sinath.

La délégation de la RDC lors de la cérémonie d'ouverture des Jeux de la Francophonie, via AFP
La délégation de la République démocratique du Congo lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux de la Francophonie, via AFP

À qui la faute ? Chacun y va de son diagnostic. Continuer la lecture de Athlètes volatilisés : la fuite des costauds

Mariage homosexuel célébré dans une église allemande : des réponses du clergé protestant (2/2)

Le Dr. Volker Jastrzembski, via EKBO
Le Dr. Volker Jastrzembski, via EKBO

Suite et fin de l’entretien avec le Dr Volker Jastrzembski, porte-parole de l’Église régionale évangélique de Berlin, Brandebourg et Haute-Lusace silésienne (EKBO).

LA SAXE AU BORD DU SCHISME

6. Berliniquais : En France, le débat autour du mariage civil pour les couples du même sexe a été émaillé de polémiques, d’invectives et même de violences. La Fédération protestante s’est exprimée en termes prudents, mais sans ambiguïté en défaveur du mariage homosexuel. Comment le débat se déroule-t-il au sein de l’Église protestante allemande ? Ce thème est-il particulièrement sujet à controverse ? Comment réagissent les paroisses les plus conservatrices? Pourquoi les grandes villes allemandes n’offrent-elles pas le spectacle de manifestations de grande ampleur comme en France?

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Mariage homosexuel célébré dans une église allemande : des réponses du clergé protestant (1/2)

En célébrant religieusement une union homosexuelle en la paroisse protestante de la petite ville de Seligenstadt près de Francfort-sur-le-Main, l’Église évangélique de Hesse-Nassau, l’une des vingt Églises régionales autonomes regroupées au sein de l’Evangelische Kirche in Deutschland (EKD), a créé la surprise en Allemagne et en Europe le 11 août dernier.

En effet, le mariage homosexuel n’existe pas en Allemagne, où les seules unions matrimoniales officiellement reconnues sont les mariages civils, réservés aux couples hétérosexuels. Depuis 2001, les couples de même sexe résidant en Allemagne ont la possibilité de faire reconnaître civilement leur union dans le cadre d’une eingetragene Lebenspartnerschaft ou « contrat de communauté de vie », qui leur accorde certains droits, à l’exception notable des avantages fiscaux et de la possibilité d’adopter, deux privilèges réservés aux seuls couples hétérosexuels mariés. Un mariage homosexuel n’est pas à l’ordre du jour et ne figure pas au programme du parti politique de Mme Merkel, archi-favorite en cette année électorale.

Christoph et Rüdiger Zimmerman se sont mariés le 11 août 2013 en la paroisse de Seligenstadt. Photo evangelisch.de
Christoph et Rüdiger Zimmerman se sont mariés le 11 août 2013 en la paroisse de Seligenstadt, en Hesse. Photo: evangelisch.de

Je m’attendais donc à un véritable tollé, à une levée de boucliers suite à cet événement survenu au sein d’une Église protestante qui revendique tout de même 24 millions de pratiquants, soit 30% de la population allemande. Il y a bien eu quelques grincements de dents, mais étonnamment, dans la langueur estivale, cet énorme pavé dans la mare n’a guère fait de vagues. Les médias francophones qui ont relayé la nouvelle du mariage de Christoph et Rüdiger Zimmermann se sont tous contentés de recopier strictement la même dépêche AFP qui, en quatre paragraphes laconiques, soulevait bien plus de questions qu’elle n’apportait de réponses. Quelle est la valeur légale de ce mariage? Quels sont les enjeux pour l’église protestante allemande, à première vue très divisée sur la question? Comment réagit la société allemande en général? Aucun de ces thèmes n’étant abordés dans la presse française, j’ai décidé de faire mien l’adage « aide-toi et le Ciel t’aidera » et d’aller moi-même, la casquette de Mondoblogueur vissée sur le crâne, interroger la hiérarchie de l’Église autonome protestante de la région de Berlin-Brandebourg-Haute Lusace Silésienne (EKBO). Continuer la lecture de Mariage homosexuel célébré dans une église allemande : des réponses du clergé protestant (1/2)

L’indigeste yaourt des libéraux et des néo-nazis en campagne

Alors que la campagne électorale la plus ennuyeuse de l’après-guerre, au dire des médias allemands unanimes, bat son plein à coup d’insipides slogans, de promesses creuses et de formules sans audace placardés en 4×3 aux quatre coins du pays, sur des affiches aux motifs aussi lisses que fadasses, alors que même les partis extrémistes, pourtant coutumiers des pires outrances, ont décidé de mettre de l’eau dans leur bière pour ratisser un plus large public, et que les Teutons s’apprêtent donc, faute de mieux, à réélire leur Chancelière préférée sans même interrompre leur sieste estivale, un petit bijou, un gros bide marketing vient de nous être révélé par la «Kreativagentur» Die Wegmeister, une petite agence publicitaire basée à Stuttgart, jusqu’ici complètement inconnue du grand public.

Connaissez-vous le point commun entre les ultra-libéraux de la FDP, les néo-nazis de la NPD, et une marque de yaourts finlandais ?

Roulement de tambours…

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