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Türkiyemspor : Joue-la comme Özil

Au club de football « Türkiyemspor Berlin 1978 », les adolescentes turques d’un quartier à forte population immigrée se font une place dans une communauté tiraillée entre la tradition patriarcale et la modernité occidentale. À l’occasion de la Journée de la femme, voici un hommage aux courageux architectes de cette initiative s’impose.

Deux expressos ultra-corsés fument sur notre table. Au restaurant Südblock, l’un de ces lieux de convivialité multikulti (multiculturels) et gay-friendly emblématiques du quartier berlinois de Kottbusser Tor, un ancien ghetto d’immigrés désormais en vogue, Murat Doğan me raconte la bataille qu’il a dû mener bec et ongles, au milieu des années 2000, pour créer la première équipe féminine au sein du club de foot Türkiyemspor Berlin. Le petit club de quartier, fondé par des immigrés turcs dans les années 1970 dans ce coin de Kreuzberg surnommé le « petit Istanbul » de Berlin-Ouest, avait connu son heure de gloire au début des années 90, enchaînant les succès dans les championnats amateurs et ratant de peu l’ascension en deuxième division de la Bundesliga. « Türkiyem » était devenu un club mythique dans toute la diaspora turque d’Allemagne, et un petit groupe de jeunes filles du quartier avaient envie, elles aussi, de trouver leur place sur le terrain plutôt que de ronger leur frein sur les gradins. Murat, ancien joueur à Türkiyemspor devenu entraîneur d’une équipe de garçons, a pris fait et cause pour elles. Continuer la lecture de Türkiyemspor : Joue-la comme Özil

Mais d’où venez vous, cher ami?

Un dimanche matin de septembre, aéroport de Berlin-Tegel. Le ciel est gris et bas, il pleut à torrents. Un voyageur jetlagué, trop épuisé par les dernières journées qu’il a principalement passées dans des avions et des aéroports un peu partout pour que le temps maussade l’affecte, décide de héler un taxi plutôt que de s’affaler dans le bus et de louper sa gare de S-Bahn. Il se traîne jusqu’à la station de taxis. Une femme brune au teint mat lui fait signe de monter dans sa Mercedes. Le voyageur laisse ses bagages dans le coffre, et s’installe à l’arrière de l’automobile. Dans un allemand encore plus hésitant qu’à l’accoutumée, après de longues «vacances linguistiques» loin de la sphère germanophone, il bafouille une adresse dans le quartier de Friedrichshain. C’est fou ce qu’on peut vite perdre son allemand, s’étonne-t-il alors que le spacieux véhicule démarre et file sans bruit sous la pluie battante. Où peut-être est-ce seulement sa bouche pâteuse qui répugne à articuler la langue de Goethe? À la fenêtre, il aperçoit, sur Saatwinkler Damm, le long du Hohenzollernkanal, des dizaines de ces affiches familières, rouges, blanches et noires, qui lui souhaitent un «Bon VOL RETOUR». Bonjour l’accueil. Il ne peut s’empêcher de sourire du cynisme de ce parti politique qui est allé coller ces affiches à cet endroit précis, le long de la principale rue qui mène à l’aéroport, sur des centaines de mètres. Le premier qui dit Kraft durch Freude a perdu. À part les affiches xénophobes qui mettent, ironiquement, un peu de couleur dans cette riche palette de gris tout alentour, le monde entier semble s’être liquéfié.
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«Quel sale temps, hein ? Incroyable !
– Sale temps, c’est clair. L’été est bien fini.
– Vous êtes français ?
– Oui.
– Ah, französisch, c’est bien ça. Et Papa, Mama, afrikanisch

J’aime beaucoup les chauffeurs de taxi turcs. (Et heureusement, d’ailleurs, car il n’y a pas beaucoup d’autres nationalités dans la profession, de vous à moi.) Il y en a deux catégories : les «taiseux» qui, silencieux et renfrognés, me conduisent à bon port en un temps record, avant même que j’aie le temps de me lasser des tagadoum-tsoin-tsoin de leur CD de pop orientale ou de hip-hop turc, non sans jeter quelques regards mauvais vers moi dans le rétroviseur de temps en temps, et les «causeurs», qui font gentiment la conversation sur n’importe quel sujet, avec la foi et la conviction des illuminés. J’apprécie le fait que les taiseux me laissent regarder défiler les rues en paix, mais j’ai un faible pour les causeurs. On refait le monde ensemble. Et le monde, bah il est sacrément simple en fait : les Allemands et les Français sont blancs et s’appellent Schmidt ou Dupont, les Africains sont noirs (et inversement, les Noirs sont nécessairement africains), les Chinois ont les yeux bridés et mangent beaucoup de riz quand ils ne sont pas occupés à porter des tenues amples et à casser des briques à poings nus en poussant des cris aigus et pas toujours super virils, mais total respect quand même parce que bon, la brique elle vole en éclats. Et les Turcs sont de bons musulmans gentils et travailleurs, ou des truands bons pour la potence, ou les deux. Un monde simple, vous dis-je. Par conséquent, il y a bien longtemps que j’ai renoncé à les instruire quant à l’existence de ce confetti tropical français appelé Martinique, situé à 6848 km de l’aéroport d’Orly, un modeste récif grand comme la moitié d’Istanbul et peuplé de Français qui peuvent avoir l’air afrikanisch pour le profane, certes, mais n’en sont pas moins französisch pour autant. C’est une tâche absurde et gigantesque, à recommencer sans cesse, en pure perte. Sisyphe, en comparaison, était bien mieux loti avec son rocher, c’te mauviette. Le tonneau des Danaïdes ? De la gnognotte. Et aujourd’hui, je me sens trop las pour me lancer dans une énième leçon d’histoire de la colonisation européenne de ces îles qu’on ne voit même pas sur un planisphère, et un cours magistral de géopolitique sur le rayonnement de la France dans le monde. Dans mon allemand «petit-nègre» de surcroît, bien évidemment.
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«Non, pas africains : brésiliens».
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Pour les cancres en géographie : enfin vous saurez placer
la Martinique sur un planisphère !

Les Turcs savent où se situe le Brésil et à quoi ressemblent les footballeurs brésiliens. Aussi en général cette grossière affabulation leur suffit-elle amplement : ils hochent la tête avec satisfaction, ayant obtenu une réponse acceptable sur l’insondable mystère du pedigree de ce curieux passager négroïde au fort accent français et à la grammaire aussi approximative que la leur, et m’adressent ce sourire et ce regard triomphaux qui disent : «J’avais deviné, vieux. On me la fait pas à moi». LOL.

Et dire que, quand j’ai quitté la Martinique il y a quatorze ans, les épices me montaient immédiatement au nez lorsque mes interlocuteurs parisiens les moins avisés confondaient allègrement la Martinique et la Guadeloupe comme si les deux étaient interchangeables et synonymes, comme les deux noms d’une même contrée lointaine, indéfinie, et insignifiante… Je ne laissais rien passer et remettais illico les pendules à l’heure. Quelques années plus tard, alors que je découvrais le Livre des Visages, j’ai vite fait de rejoindre un groupe nommé “If You Don’t Know Where My Country Is, Buy An Atlas, Bitch!”, une fraternité occulte de jeunes êtres traumatisés et profondément écœurés par l’ignorance abyssale de leurs contemporains qui, selon leur niveau d’inculture, pouvaient confondre Slovaquie et Slovénie, Swaziland et Suisse (Switzerland), annexaient la Colombie aux États-Unis (en l’appelant «Columbia»), trébuchaient magistralement sur la localisation de leur glorieuse patrie, le Paraguay, le Liberia ou la Bulgarie, ou pis encore, n’en avaient jamais entendu parler de leur vie. Je me sentais à mon aise dans ce groupe où des centaines d’incompris, blessés dans leur patriotisme, s’épanchaient à la cantonade et pleuraient virtuellement sur les épaules de leurs compagnons d’infortune, apatrides de la Toile tout comme eux, qu’ils soient du Vanuatu ou de Nauru, du Malawi ou des Kiribati, d’Azerbaïdjan ou du Bhoutan, de San Marino ou du Togo, du Botswana ou du Sri Lanka. La thérapie a fonctionné à merveille.

Dès lors, que de chemin parcouru depuis les fougueux éclats de colère de cette ombrageuse jeunesse déracinée ! Il y a bien longtemps que je me suis résigné à l’idée que plusieurs milliards d’êtres humains n’ont jamais entendu parler du pays d’où je viens, et parmi eux, la totalité des chauffeurs de taxi berlinois avides de conversation. Dans les pays arabes, les badauds indiscrets et perplexes, eux, ont le bon goût de me prendre pour un des leurs et de soutenir mordicus que je suis un Maghrébin pur jus, sans doute un Berbère de Ouarzazate, ou alors sûrement un Libyen qui s’ignore, peut-être à la rigueur un Soudanais ? Non, toujours pas ? Et j’ai beau jurer du contraire, rien n’y fait : je suis pour eux une brebis égarée qui finira, avec leur aide bienveillante, par renouer avec ses vraies origines nord-africaines, inch’Allah. Les Arabes ont dans le fond quelque chose de touchant, à tant insister pour faire de moi un frère. Avec les Turcs, c’est plus simple mais beaucoup moins drôle, puisque, comme je disais, en général, prétendre que je que je viens de ce grand pays de samba et de futebol où je n’ai jamais mis les pieds, ça suffit à clore le sujet. En général…

Aimé Césaire, grand poète martiniquais, se réjouit du succès de son Cahier d’un Retour au pays natal. Son ami Léopold Sédar Senghor le porte en triomphe.

«Vos deux parents sont brasilianisch

Zut, on s’éloigne du scénario habituel ! Je  perçois un danger imminent. Que faire ? Poursuivre sur ce terrain glissant ou limiter les dégâts ?

«Euhhhh… non. Ma mère est brésilienne, mais mon père est français en fait.
– Aaaaah, comme c’est bien : Papa französisch et Mama brasilianisch ! Vous vous sentez plutôt français ou plutôt brésilien ?
– Mmmmhhh, plutôt français quand même !
– Vous vous marierez avec une femme française ou brésilienne ?
– Ouh là, je ne sais pas… mais peu importe en fait.
– Allemande ?
– Oui, c’est ça, ouais.
– Alors vos enfants seront deutsch, französisch und brasilianisch. La classe !»

Morbleu, mais c’est une coriace celle-là ! Ma généalogie imaginaire la passionne au premier degré. Il faut absolument tenter la diversion en inversant le flux de questions et de réponses avant que je pète un câble. Je ne me sens pas d’humeur à m’inventer un avatar brésilien là, tout de suite.

«Et vous, vous êtes türkisch?
– Oui, je suis turque, je viens d’un petit village.
– Ah, ça doit être joli. C’est où ?
– C’est un tout petit village.
– C’est dans la montagne ?
– Oui, dans la montagne.
– Oooooh, ça doit être sehr schööööön ! J’adore la montagne.
– Oui, c’est joli. Mais il n’y a pas grand chose. Juste la famille. J’y rentre chaque année avec mes parents pour voir la famille. Je n’ai jamais vu Frankfurt, je n’ai jamais vu Paris, je n’ai jamais vu Brasilien. Je n’ai jamais vu Istanbul ou Ankara. Toujours Berlin pour travailler et le village pour la famille.
– Mais si vous allez en Turquie, vous avez sûrement vu l’aéroport d’Istanbul ou celui d’Ankara, non ?
– Ben voyons ! On y va en voiture !
– Ah bon… Je ne suis jamais allé en Türkei. J’aimerais bien y aller; ça doit être très beau.
– Oui, c’est beau.
– L’an dernier, je n’étais pas très loin. J’étais en Syrie. C’était magnifique.
– Vraiment ?
– Oh, oui. Je suis allé à Halab [Alep], vous savez ?
– Oui, Halab. Et ?
– C’est une ville vieille de 5000 ans ! C’est incroyable. Il y a tellement d’histoire et de culture !
– Ooooooh !
– Et on y mange bien, et les gens sont merveilleusement accueillants, chaleureux, aimables. Ils sont très curieux envers les étrangers.
– Oui, en Türkei aussi les gens sont très curieux quand ils rencontrent des étrangers. Même à moi, quand je rentre au pays, on me pose plein de questions sur l’Allemagne, comme si j’étais deutsch. Ils me demandent comment sont les Deutschen, ce que les Allemands boivent, comment ils dorment… Mais moi, je n’en sais pas grand chose, je ne suis pas allemande et n’ai pas d’amis allemands.
– OK…
– Est-ce que les Franzosen boivent autant d’eau que les Deutschen ?
– Plaît-il ?!?!?
– Est-ce que les Français boivent beaucoup d’eau ?
– Ha, ha. Bien sûr que non. Ils ne boivent que du champagne !
– Ah le champagne. C’est bon ça. Et ils ne dorment pas beaucoup, les Franzosen, n’est-ce pas ? Ils préfèrent aller au cabaret ?
– Euh…»

Avec effroi, je me rends compte que non seulement elle ne plaisante pas le moins du monde et que ses questions sur les Français sont tout à fait sérieuses, mais qu’en plus, j’ai perdu la main dans la conversation, et c’est à nouveau elle qui mène cet interrogatoire surréaliste. Elle a dû profiter d’une seconde d’inattention de ma part pour reprendre le dessus. Et moi je n’ai aucune envie de me laisser embarquer dans une digression nostalgique sur la grande époque de Mistinguett ou de lui fredonner les plus grands succès de Maurice Chevalier. Non vraiment pas.

«Ben ça dépend… dans les grandes villes, oui les gens vont au cabaret, mais dans les villages, les gens vont dormir plus tôt.
– Mmmh… Ach so. Est-ce que les parents français sont sévères avec leurs enfants? Est-ce qu’ils les frappent ?
– Bah non, dites-donc, vous. Est-ce que les parents turcs frappent leurs enfants?
– Si les enfants font des bêtises, il faut frapper. Et les parents brésiliens, est-ce qu’ils frappent leurs enfants lorsqu’ils font des bêtises ?
– Certains, oui, d’autres, non. Ch’chais pas en fait. De toute façon je n’arrive pas à imaginer comment on peut lever la main sur un enfant…
–  Mais parfois il le faut. Comment faire sinon, wenn sie falsch machen ?
– Si vous le dites…
– Les Brasilianer aiment beaucoup danser, non ? Ils jouent de la bonne musique et dansent tout le temps ?
– Oui, ils dansent bien. Pardon, “on”danse bien, “nous autres”, au Brésil.
– Est-ce qu’ils sont riches comme en Deutschland ?
– Il y a des riches comme en Allemagne, mais il y a des pauvres aussi.
– Et en Frankreich, les gens sont riches ?
– Peut-être un peu comme en Allemagne…
– Vos parents habitent à Paris ? Ils ont un bel appartement ?
– Non, ils ne vivent pas à Paris, mais sur une petite île dans la mer. C’est loin de Paris. Il y a du soleil, il fait chaud.
– C’est une île de luxe avec des millionnaires et des villas et des bateaux?»
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Damnation ! Malgré tout ce pipeau sur le Brésil qui me coûte tant d’efforts à rendre crédible, me revoilà sur le point d’être questionné sur cette petite île inconnue qui m’a vu grandir. Mon interlocutrice déborde d’imagination, et moi je n’ose plus lui expédier des réponses trop simples et trop éloignées de la vérité, de peur de m’enfermer encore davantage dans mes bobards et de ne plus pouvoir m’en sortir, car la «chauffeure» (pour causer moderne) ne perd pas le fil, même dans cette conversation en apparence archi-décousue.
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«Non, une île normale, avec des gens normaux.
– Des Français ?
– Oui.
– Il y a beaucoup de Brésiliens sur cette île ?
– Euh, non, juste ma mère en fait…
– Est-ce qu’il y a des Noirs alors ?
– Oui, il y a des Noirs, et des Blancs aussi.
– Ah bon ? Mais c’est en France ou en Afrique ?»
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Et voilà, nous y sommes. En fin de compte, je me retrouve contraint à résumer l’histoire de la conquête des Antilles par les Européens, le génocide des Indiens Caraïbes, l’esclavage, les plantations de canne à sucre. Vous avez donc encore des esclaves, s’inquiète-t-elle. Je la rassure : meuh non, les Noirs ne sont plus esclaves, d’ailleurs, il n’y a plus d’esclaves, puisque c’est… euh… interdit. Mais les enfants des esclaves d’antan sont restés. Et leurs arrière-arrière-arrière-arrière-petits-enfants sont les Martiniquais d’aujourd’hui, conclus-je, ému, en une sublime envolée lyrique dans mon plus bel «Unserdeutsch».
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Ça ne loupe pas, j’ai droit à la réaction habituelle : le silence perplexe et incrédule. Ça tient pas debout mes histoires de Noirs même pas africains (et encore moins brésiliens) qui se prennent pour des Français alors qu’ils sont noirs et vivent pieds nus sur une île qui n’existe pas, puisque le Premier ministre Erdogan n’en a jamais parlé. C’est comme de la science-fiction, mais en beaucoup moins bien. À ce stade, le «causeur» se fait invariablement «taiseux», et après une courte pause méditative, allume la radio sur une station qui diffuse des braillements enamourés de pop orientale, pour ne plus avoir à entendre les menteries effrontées de ce passager outrecuidant. Et bien heureusement, la course touche rapidement à sa fin. L’instant d’après, ma «chauffeure», comme les taiseux habituels, me débarque devant ma porte, exige son dû, se déleste de mes bagages, et repart prestement, sans demander son reste.
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De grâce, donnez-moi un tonneau sans fond à remplir jusqu’à la fin des temps : je suis preneur.