Cassez ce Mur que je ne saurais voir

13 juillet 2008 : lors d’un Bürgerentscheid (une sorte de référendum local) organisé après des années de polémique, les habitants du district berlinois de Friedrichshain-Kreuzberg rejetaient à 87% le projet «Mediaspree», un programme ambitieux, voire limite mégalomaniaque, de privatisation à tout crin des rives de la Spree et de bétonnage débridé des nombreuses friches urbaines qui avaient vu fleurir, après la chute du Mur de Berlin, toute une scène culturelle et festive «alternative» au fil de l’eau. L’enfilade de boîtes de nuit, de Strandbars («bars-plages»), de parcs, de promenades et de terrains vagues en bordure de rivière, le long du tracé du Mur, était devenue un élément important du cadre de vie des riverains et des Berlinois dans leur ensemble, et attirait chaque année un nombre croissant de touristes européens. Ainsi, par le vote de l’été 2008, la population locale avait clairement signifié son opposition catégorique à la poursuite de la construction de bureaux, d’hôtels, de centres commerciaux et d’appartements haut de gamme sur les quais de la Spree à Friedrichshain et à Kreuzberg.

1er mars 2013 : près de cinq ans après le vote populaire, les autorités de la capitale allemande, qui depuis la réunification n’ont de cesse de transformer Berlin, au grand dam de ses habitants, en une sorte de Dubaï clinquant et sans âme, n’a tenu aucun compte de l’avis de la population exprimé sans ambiguïté en 2008. Après tout, les terrains avaient déjà été vendus dès les années 90, se défend la municipalité. Ainsi, malgré quelques empêcheurs de tourner en rond, le projet Mediaspree a pu continuer à se concrétiser sans encombre majeure, davantage contrarié par les lointains remous de la crise financière que par l’opposition massive de la population. Les Berlinois, impuissants, ont vu disparaître quelques uns des espaces de liberté et de création les plus emblématiques du secteur : le Bar 25, la plage du Kiki Blofeld ou le club Maria am Ostbahnhof pour ne citer qu’eux, tandis que le Yaam, sauvé de justesse, demeure sur le fil du rasoir. Mais en ce 1er mars, le coup de pioche de trop a été donné : les promoteurs immobiliers ont entrepris, avec la bénédiction des instances dirigeantes, de démolir une portion de l’East Side Gallery afin de débuter les travaux de construction d’un pont piétonnier mais surtout, et c’est là le principal point d’achoppement, d’un immeuble résidentiel de grand standing, une tour de 15 étages où des appartements somptueux seront proposés à la vente pour des prix atteignant jusqu’à 7800 euros le mètre carré ! Ce n’est jamais que trois fois le prix du marché actuel, dans un arrondissement où le revenu net médian des ménages s’élève à 1400 euros par mois.

Bientôt à la place du Mur : le Burj al-Berlin, nouveau soleil dans la capitale.(Capture d’écran du site de Living Levels)

L’East Side Gallery, faut-il le rappeler, est le nom donné depuis 1990 à la plus longue portion encore debout du Mur de Berlin, qui autrefois encerclait tout Berlin-Ouest sur près de 160 kilomètres. À Friedrichshain, un tronçon de mur longeant la Spree, long d’un kilomètre et demi, a été épargné par l’euphorie post-réunification, ces quelques mois d’ivresse pendant lesquels chacun y mettait du sien et abattait avec entrain les blocs de béton honnis de cette prétendue «barrière de protection antifasciste» qui avait divisé la capitale allemande pendant 28 ans et où 136 fugitifs est-berlinois furent exécutés par les garde-frontière du régime communiste lors de leurs tentatives de défection à l’Ouest. Dès 1990, des artistes berlinois, allemands et internationaux entreprirent de couvrir ce tronçon résiduel du «Mur de la Honte» de larges fresques politiques aux accents rebelles ou aux motifs idéalistes, qui reflétaient la joie et l’espoir nés de cette révolution pacifique inespérée. Depuis 1991, la centaine de peintures murales est inscrite au registre des monuments historiques de la capitale, et est devenue un des plus célèbres symboles de la division puis de la réunification de Berlin ainsi que l’une de ses principales attractions touristiques. En 2009, à l’occasion du Mauerfalljubiläum (la commémoration des 20 ans de la chute du Mur), la coûteuse rénovation du mémorial artistique fit couler beaucoup d’encre et ni les méthodes employées, ni le résultat de ce ripolinage à 2 millions d’euros ne firent l’unanimité.

Toute l’élégance de la langue françoise sur le Mur de Berlin…

Courte séquence «venin». Mon avis personnel de Berlinois pure Wurst d’adoption et d’habitant du quartier depuis toujours est que la galerie a été complètement saccagée et disneylandifiée à gogo lors de cette «rénovation». L’optimisme euphorique de 1990, encore palpable à fleur de mur sur les fresques d’origine, a été allègrement dissout au white-spirit et remplacé par des œuvres certes intéressantes, mais bien mièvres et à vocation avant tout commerciale. Désormais, les adresses e-mail et numéros de téléphone des artistes figurent bien en évidence le long du mur, d’une fresque à l’autre. Encore un peu, on aurait carrément droit à des RIB… Bref, le Mur de Berlin, c’était mieux avant. Il fallait que ça sorte. Ouf, je me sens déjà mieux. Fin de la séquence «venin».

Mais quoi qu’on en pense, l’East Side Gallery est depuis 23 ans un mémorial incontournable et hautement symbolique de l’époque de la guerre froide dans une ville qui a payé un tribut particulièrement lourd au totalitarisme. Ce long tronçon de mur bariolé de trois mètres de haut, couvert de graffitis laissés par les visiteurs enthousiastes, est un morceau tangible de l’histoire de la ville, du peuple allemand, et du continent européen jadis divisé par un «rideau de fer» absurde et criminel. Comment est-ce concevable que la municipalité de Berlin, au lieu de valoriser un patrimoine historique d’une telle signification, l’abandonne ainsi au plus offrant et le vende à la découpe pour mieux le noyer, encore et toujours, dans des projets urbanistiques insipides, sans originalité, sans aucun intérêt pour la population locale et au mépris des voix citoyennes qui s’expriment continuellement contre ces projets grandioses et insensés ?

La Une d’un tabloid berlinois, le samedi 2 mars

Depuis le début des travaux de démolition, la presse berlinoise, allemande, et internationale, condamne unanimement la myopie du gouvernement régional, qui n’a jamais sérieusement considéré d’alternatives. Ainsi, en novembre 2012, alors que le maire du Bezirk (arrondissement) de Friedrichshain-Kreuzberg sollicitait l’aide de la municipalité de Berlin pour proposer des terrains de substitution aux investisseurs, le Finanzsenator Ulrich Nussbaum, un technocrate non élu, parachuté à Berlin en 2009 au terme d’une longue carrière sans éclat en Allemagne de l’Ouest, avait écarté cette solution sans mâcher ses mots. L’East Side Gallery, avait sèchement rétorqué l’apparatchik falot, l’œil rivé avidement sur ses courbes de rendement, «n’est pas importante pour la ville dans sa totalité» („hat keine gesamtstädtische Bedeutung). Le Mur n’a pas d’importance pour la ville de Berlin ! On croit marcher sur la tête, mais c’est bien le degré d’aveuglement de la municipalité, dirigée par des mercenaires cooptés, sans mandat électoral et sans attachement durable à la ville qu’ils prétendent gouverner.

La question de ces travaux n’est pas simple. Doit-on reconstruire le Brommybrücke, le pont démoli sur ordre d’Hitler en 1945 pour retarder l’avancée des troupes soviétiques ? Pourquoi pas. Les ponts, c’est chouette, mais après tout les Berlinois ont parfaitement réussi à se passer du Brommybrücke pendant 68 ans, alors j’ai du mal à comprendre l’urgence d’une reconstruction… Est-il possible de trouver un compromis avec les promoteurs immobiliers ? En théorie, oui, mais de nombreuses incertitudes demeurent. S’agit-il véritablement d’une «démolition» d’une portion du Mur, ou va-t-on simplement la «décaler» de quelques mètres sur le côté ? Les réponses à cette question simple sont contradictoires. D’autres font valoir le fait que l’East Side Gallery soit déjà percée à plusieurs emplacements, et que l’on pourrait simplement «élargir» de quelques mètres l’ouverture la plus proche plutôt que d’en créer une nouvelle pour permettre l’accès au pont et / ou aux immeubles résidentiels prévus.

Il est pas beau notre projet immobilier pour clients fortunés?Crédit image.

Ce qui me stupéfie le plus dans cette absurde cacophonie, c’est que l’on puisse simplement concevoir la construction d’une tour de 63 mètres de haut (et après quoi, un autre immeuble de 115 mètres de long !) à cet endroit précis, sur un lieu d’histoire et de mémoire unique au monde, pour construire des appartements dont absolument personne n’a besoin, alors que ce ne sont pas les terrains vagues et les immeubles désaffectés qui manquent jusqu’au cœur même de Berlin. Si la ville permet vraiment une horreur pareille, alors sérieusement on n’a plus besoin d’ergoter sur dix ou vingt mètres de Mur en moins. Quelle que soit la longueur de la brèche, le mémorial sera de toute façon complètement banalisé et stérilisé par un tel voisinage. Des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent pour dénoncer cette évidence, notamment celle d’Axel Klausmeier, président de la Gedenkstätte Berliner Mauer (le mémorial du Mur de Berlin). Ces voix de la raison pèseront-elles lourd dans la balance ? Rien n’est moins sûr.

Ainsi, le 1er mars, lors d’une petite manifestation improvisée à la dernière minute, les 300 personnes présentes ont hurlé Spartaaaaa! sont parvenues à interrompre la démolition du monument en s’interposant dangereusement entre le Mur et les bulldozers. Grâce à eux, la brèche ne fait qu’un mètre de large pour l’instant. Depuis cet événement, et surtout, depuis la forte mobilisation du 3 mars, où 6000 Berlinois en colère, dont votre dévoué Chroniqueur, ont répondu à l’appel des défenseurs du patrimoine historique, les travaux sont provisoirement à l’arrêt. La trêve des bulldozers est censée durer jusqu’au 18 mars, le temps pour les parties prenantes de «trouver un compromis». La belle affaire ! Le maire de Berlin, Klaus Wowereit, ce vieux renard de la politique au sourire patelin et au parler onctueux, aurait soudainement compris qu’il a fait la courbette de trop devant les vautours de l’immobilier, et voudrait maintenant convaincre ses administrés excédés qu’après 20 ans de désinvolture et d’inaction de la part de la municipalité sur ce sujet, Super «Wowi» trouvera la solution miracle en deux semaines. L’édile social-démocrate, maire-gouverneur de la Hauptstadt depuis 2001, est sur la sellette sur un certain nombre de dossiers brûlants : il ne pouvait pas laisser enfler la polémique sans rien dire. Dos au Mur, Wowi vient de battre son record personnel de retournement de casaque.

À la manifestation pour la sauvegarde de l’East Side Gallery, le dimanche 3 mars.

De toute façon, le soudain regain d’intérêt qu’affiche opportunément le gouvernement régional pour ce vestige du Mur «sans importance» ne risque pas d’apporter les solutions réclamées par les citoyens depuis 2008 : seul le Kulturausschuss (la Commission pour la culture du Land de Berlin) penche ouvertement en faveur d’un moratoire sur les construction afin de préserver le mémorial. Klaus Wowereit, lui, ordonne à l’arrondissement de «collaborer», et entend bien soutenir le projet d’investissement à cet endroit précis, Mur ou pas Mur. Je croyais jusqu’ici que seule la Chine était capable de faire preuve d’autant de mépris pour son héritage culturel et pour l’avis des populations concernées au nom de la «modernité», mais je m’étais bien trompé. Pékin, Berlin, même combat.

En attendant que Berlin ne se transforme vraiment en une sorte de Dubaï informe, sans histoire et sans culture, avec en prime un ciel perpétuellement gris et un supplément de saucisses, il ne nous reste plus qu’à nous mobiliser encore avant que la construction ne débute pour de bon et que des dégâts irréparables ne soient causés à ce patrimoine historique unique. Une nouvelle manifestation est prévue ce dimanche 17 mars. Venons nombreux défier le froid et les projets insensés de cette clique de gestionnaires ! Il paraît même que David Hasselhoff, grand germanophile, sera de la partie…

Comme le scandait la foule lors de la manifestation du 3 mars : „Herr Wowereit, das Denkmal bleibt!“ (littéralement : «Monsieur Wowereit, le monument demeurera»). On touche du bois pour que cela soit vrai, même si je n’y crois pas trop.

Pour finir, quelques images de la manif du dimanche 3 mars à l’East Side Gallery.

Un des artistes de l’East Side Gallery lit aux manifestants un texte poignant qui relate les détails de la noyade de Çetin Mert, un enfant turc de Kreuzberg, côté Ouest, tombé accidentellement dans la Spree, en face du Mur, alors qu’il jouait au ballon, le jour de son cinquième anniversaire. Il n’a pas pu être secouru car à cet endroit, la Spree relevait de Berlin-Est sur toute sa largeur, et toute personne qui s’y introduisait risquait de se faire mitrailler sans sommation. Le petit Çetin a coulé à pic, sous les yeux impuissants des témoins à quelques mètres à peine.

Kapitalismus vs Geschichte
Histoire vs Capitalisme


Ick bin soooo sauer
« Je suis si furieux que j’ai même une pancarte! »


Ambiance devant l’East Side Gallery :

« Habiter au cœur de la bande de la mort »Encore une parodie du fameux épisode du « Niemand hat die Absicht », que j’expliquerai un jour

 

Mauer
Un manifestant près des policiers


Denk Mal
« Réfléchis! / Monument » : jeu de mots teuton


 

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Berliniquais
Je viens de la Martinique et je me suis installé à Berlin en 2008. Je vous parle de tout ce qui m'inspire, dans le désordre. Evidemment ça concerne surtout l'Allemagne, les Antilles et la France. Parfois de voyages, parfois d'actualité, souvent un peu n'importe quoi.

2 réflexions sur “ Cassez ce Mur que je ne saurais voir ”

  1. Eh bien, je suis contente d’avoir lu ce long billet, car j’en ai appris des choses ! Je ne connais pas Berlin, je n’ai pas d’attachement au mur, mais le titre du billet, puis sa longueur, m’ont interpellé. J’ai en particulier apprécié la « courte séquence venin », et plus généralement la critique développée. Par contre, la référence à Dubaï… hem. Je ne pense pas que Berlin ne puisse jamais devenir un Dubaï bis, mais j’ai compris le sous-entendu impliqué. Bravo aussi pour les photos.

    1. Eh bien je suis content que ce long plaidoyer ne t’ait pas découragée. Je suis toujours pour la défense du patrimoine historique et culturel, quel qu’il soit.

      Évidemment, Berlin ne ressemblera jamais vraiment à Dubaï : le ciel est bien trop gris ici ! 😉

      Merci pour ta visite.

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