Mariage homosexuel célébré dans une église allemande : des réponses du clergé protestant (1/2)

En célébrant religieusement une union homosexuelle en la paroisse protestante de la petite ville de Seligenstadt près de Francfort-sur-le-Main, l’Église évangélique de Hesse-Nassau, l’une des vingt Églises régionales autonomes regroupées au sein de l’Evangelische Kirche in Deutschland (EKD), a créé la surprise en Allemagne et en Europe le 11 août dernier.

En effet, le mariage homosexuel n’existe pas en Allemagne, où les seules unions matrimoniales officiellement reconnues sont les mariages civils, réservés aux couples hétérosexuels. Depuis 2001, les couples de même sexe résidant en Allemagne ont la possibilité de faire reconnaître civilement leur union dans le cadre d’une eingetragene Lebenspartnerschaft ou « contrat de communauté de vie », qui leur accorde certains droits, à l’exception notable des avantages fiscaux et de la possibilité d’adopter, deux privilèges réservés aux seuls couples hétérosexuels mariés. Un mariage homosexuel n’est pas à l’ordre du jour et ne figure pas au programme du parti politique de Mme Merkel, archi-favorite en cette année électorale.

Christoph et Rüdiger Zimmerman se sont mariés le 11 août 2013 en la paroisse de Seligenstadt. Photo evangelisch.de
Christoph et Rüdiger Zimmerman se sont mariés le 11 août 2013 en la paroisse de Seligenstadt, en Hesse. Photo: evangelisch.de

Je m’attendais donc à un véritable tollé, à une levée de boucliers suite à cet événement survenu au sein d’une Église protestante qui revendique tout de même 24 millions de pratiquants, soit 30% de la population allemande. Il y a bien eu quelques grincements de dents, mais étonnamment, dans la langueur estivale, cet énorme pavé dans la mare n’a guère fait de vagues. Les médias francophones qui ont relayé la nouvelle du mariage de Christoph et Rüdiger Zimmermann se sont tous contentés de recopier strictement la même dépêche AFP qui, en quatre paragraphes laconiques, soulevait bien plus de questions qu’elle n’apportait de réponses. Quelle est la valeur légale de ce mariage? Quels sont les enjeux pour l’église protestante allemande, à première vue très divisée sur la question? Comment réagit la société allemande en général? Aucun de ces thèmes n’étant abordés dans la presse française, j’ai décidé de faire mien l’adage « aide-toi et le Ciel t’aidera » et d’aller moi-même, la casquette de Mondoblogueur vissée sur le crâne, interroger la hiérarchie de l’Église autonome protestante de la région de Berlin-Brandebourg-Haute Lusace Silésienne (EKBO).

Le pasteur Volker Jastrzembski, docteur en théologie et porte-parole de l’Église régionale berlinoise, ayant aimablement accepté de convenir d’un rendez-vous pour répondre à mes questions, je disposais d’une semaine pour préparer une interview, m’exercer à articuler correctement le nom de mon interlocuteur, habituer ma bouche réfractaire à prononcer en un souffle des mots barbares comme gleichgeschlechtlich (« de même sexe »), et surtout, négocier la chausse-trape ultra-classique de la subtile distinction phonétique entre Kirche (« église ») et Kirsche, qui veut dire « cerise ». Le jour J, mes laborieux exercices de diction ne m’ont pas été d’un grand secours, mais le pasteur Jastrzembski, plein de compassion et animé de charité chrétienne, ne m’a même pas ri au nez, bien que j’aie piteusement écorché son patronyme prodigieusement riche en consonnes et systématiquement parlé de « cerises évangéliques ». Voici un compte-rendu de notre entretien, enregistré le jeudi 29 août au siège épiscopal de l’Evangelische Kirche Berlin Brandenburg schlesische Oberlausitz (EKBO).

« UN MALENTENDU »

Dr. Volker Jastrzembski, via EKBO
Dr. Volker Jastrzembski, via EKBO

1. Berliniquais : Herr Doktor Jastrzembski, il y a deux semaines, le public francophone a appris cette nouvelle sensationnelle: un couple homosexuel bavarois s’est marié religieusement dans une église évangélique en Hesse. Pourtant, en Allemagne, les couples de même sexe ne peuvent officialiser que des partenariats civils et n’ont pas la possibilté de se marier. Par conséquent, comment ce mariage religieux a-t-il été légalement possible?

Dr. Volker Jastrzembski : C’est le premier malentendu dans cette histoire. L’Église évangélique de Hesse-Nassau n’a pas célébré de mariage religieux homosexuel à proprement parler. Il s’agit en réalité de la bénédiction d’une union homosexuelle qui, à la différence des unions bénies par l’Église jusqu’à ce jour, sera actée en droit religieux et inscrite au registre paroissial de la Hesse-Nassau.

MARIAGE CIVIL VS. MARIAGE RELIGIEUX

2. Berliniquais : Ah bon ? C’est fou. Tous les médias français ou allemands parlent pourtant copieusement de « mariage religieux », de « kirchliche Trauung » ou encore « Ehe ».

Dr. Volker Jastrzembski : C’est vrai, ces mots ont été employés à la légère, et au bout du compte ce sont des affirmations inexactes. Les couples homosexuels unis civilement ont depuis quelques années la possibilité de faire bénir leur union dans plusieurs Églises autonomes allemandes, aussi bien en Hesse-Nassau qu’ici à Berlin-Brandebourg-Haute Lusace. La différence, c’est que l’Église régionale de Berlin, et les autres Landeskirchen, n’inscrivent pas ces bénédictions dans leurs registres paroissiaux. Cet été, l’Église autonome de Hesse-Nassau a simplement décidé que dorénavant, elle homologuera officiellement ces unions dans ses registres, au même titre que les mariages traditionnels.

3. Berliniquais : Le couple formé par Christoph et Rüdiger Zimmermann n’est pas marié civilement. En Belgique et en Suisse, il est formellement interdit de célébrer religieusement une union antérieurement au mariage civil. En France, une telle démarche est même un délit passible, pour le ministre du culte, de six mois d’emprisonnement et de 7500 euros d’amende. Est-ce également le cas en Allemagne?

Dr. Volker Jastrzembski : En théorie, il est possible en Allemagne de se marier religieusement sans être marié civilement. L’obligation de l’antériorité du mariage civil, qui existait ici comme dans les pays voisins, a été supprimée par le législateur cette année ou l’an dernier il me semble (NDLR: cela remonte au 1er janvier 2009). Cependant, l’Église protestante allemande (EKD) a décidé de continuer à exiger des couples candidats au mariage religieux une preuve de leur mariage civil. La raison de cette décision est de nous assurer que nous célébrons des mariages reconnus par la loi, avec toutes les conséquences juridiques qui en découlent. Sinon, par exemple, que ferions-nous en cas de séparation des époux ? Il serait trop complexe de reconnaître religieusement des mariages dépourvus de base légale, donc nous ne le faisons pas. Et en l’occurrence, je le rappelle, la cérémonie de Seligenstadt n’était pas un mariage, mais une bénédiction officialisée dans les registres paroissiaux, donc là encore il n’y a pas de problème d’antériorité du mariage civil.

« DIFFÉRENCE MINIME »

4. Berliniquais : Je vois. Mais puisque nous y revenons, quelle est la différence, pour l’EKD, entre un mariage au sens strict (kirchliche Trauung) qui, si je comprends bien, reste réservé aux couples traditionnels hétérosexuels, et cette nouvelle forme de « bénédiction » homologuée au registre (beurkundete Segnung), qualifiée de « mariage » dans tous les médias ?

Dr. Volker Jastrzembski : La distinction est essentiellement d’ordre théologique, et il est vrai que dans la réalité de la vie courante, hors de l’Église, la différence entre les deux est minime et tend à s’amenuiser toujours plus jusqu’à devenir complètement imperceptible. Il n’est pas rare que les couples homosexuels auxquels nous accordons notre bénédiction parlent de « mariage ». Au sein de l’Église, les thèses centrales exposées dans le Familiendenkschrift (livre de référence publié en juin 2013 par l’Église évangélique allemande sur les thèmes de la famille) ont été vivement critiquées par des membres éminents de l’EKD, arguant que le livre ne faisait pas au mariage traditionnel la place qui lui revient. Les thèses du Familiendenkschrift reconnaissent officiellement les bouleversements de la famille traditionnelle et l’évolution du cadre légal. Elles décrivent et acceptent la diversité de modèles familiaux de la société contemporaine, ce qui leur a valu la désapprobation des théologiens favorables à la reconnaissance du rôle central du mariage homme-femme comme noyau de la famille et de la société. Cette position se fonde dans la tradition d’exégèse des textes bibliques. Mais il est possible que, la société et la législation évoluant vers une toujours plus grande reconnaissance des couples de même sexe, nous soyons amenés, à l’Église régionale de Berlin, à concilier toujours plus les aspects séculaires et religieux de ces unions homosexuelles, de sorte qu’à terme il n’y aura plus vraiment de différence avec le mariage traditionnel. Ceci dit, pour l’instant cette évolution n’est pas à l’ordre du jour à l’EKBO.

Les 20 Églises régionales protestantes ont des racines anciennes. Leurs frontières ne correspondent pas à celles des Länder actuels. Source: EKD.
Les 20 Églises régionales protestantes ont des racines anciennes. Leurs frontières ne correspondent pas à celles, en trait bleu, des Länder actuels. Source: EKD.

5. Berliniquais : Entre les vingt Églises régionales protestantes qui constituent l’EKD, la situation varie grandement en matière d’intégration des couples de même sexe. Le quotidien Tageszeitung vient de rappeler que la plus grande Landeskirche allemande, celle de Hanovre, refuse de bénir les unions civiles homosexuelles, tandis que 14 des 20 Églises régionales autonomes le font depuis des années. Suite à la cérémonie de Seligenstadt, des Landeskirchen importantes comme celle de Bavière, de Westphalie ou du Württemberg, ont d’ores et déjà pris leurs distances et annoncé qu’elles ne franchiront pas l’étape de l’inscription aux registres paroissiaux de ce type d’union. De toute évidence, l’Église évangélique d’Allemagne refuse de trancher à l’échelle nationale. Ainsi, MM. Christoph et Rüdiger Zimmermann, qui vivent à Aschaffenburg, en Bavière, ont dû aller en Hesse-Nassau pour se marier. C’est une situation qui peut sembler troublante. Les chrétiens ne sont-ils plus égaux devant Dieu ? Une telle diversité de statuts peut-elle perdurer au sein de l’EKD ?

Dr. Volker Jastrzembski : Rappelons que l’EKD n’est pas une Église à proprement parler, mais en réalité une fédération d’Églises. Chacune des vingt Landeskirchen régionales qui constituent cette fédération est complètement autonome, dotée d’une Constitution qui lui est propre, et compétente pour définir ses lois. De plus, à cette organisation territoriale se superposent les diverses dénominations religieuses : églises luthériennes, églises unies, églises réformées, qui n’ont pas la même sensibilité théologique. Il est donc tout à fait normal que les lois et statuts varient énormément d’une région à l’autre. Par exemple, les Luthériens sont plus stricts, plus traditionnalistes en matière de lecture et d’interprétation de la Bible. Or, ils sont prédominants à Hanovre et en Bavière, ce qui explique que ces Églises régionales soient plus conservatrices. En Hesse-Nassau, en revanche, l’Église unie, de tradition plus réformatrice, a davantage de poids. L’EKD n’a pas vocation à diriger les Églises régionales ni les différents courants religieux comme une autorité centrale.

Vue sur la Zionskirche, dans le quartier de Berlin-Mitte.
Une église protestante emblématique : la Zionskirche, dans le quartier de Berlin-Mitte, photographiée en juillet 2013 (Berliniquais).

Fin de la première moitié de l’interview. À suivre ici.

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Berliniquais
Je viens de la Martinique et je me suis installé à Berlin en 2008. Je vous parle de tout ce qui m'inspire, dans le désordre. Evidemment ça concerne surtout l'Allemagne, les Antilles et la France. Parfois de voyages, parfois d'actualité, souvent un peu n'importe quoi.

19 réflexions sur “ Mariage homosexuel célébré dans une église allemande : des réponses du clergé protestant (1/2) ”

  1. Tout simplement excellent! Bravo!

    Juste un détail: l’Église unie de Hesse-Nassau est-elle de tradition plus « réformatrice » ou « réformée »? Quel est le terme allemand, au passage?

    1. Merci 🙂

      Oups je ne me suis pas aperçu du jeu de mots involontaire ici… Non, je voulais bien dire réformatrice. Il existe bien une « Église réformée » en Allemagne (reformierte Kirche) de tradition calviniste. C’est l’un des principaux courants du protestantisme allemand, à côté du luthéranisme (Lutherische Kirche) et de l’Église unie (unierte Kirche). Ce que j’ai compris c’est que les deux dernières sont les plus importantes et que l’unierte Kirche est globalement plus progressiste et libérale. En Hesse-Nassau, l’Église unie est prépondérante.

      Ça va, pas trop perdu dans ce bazar? 😉

      Au fait, tu es l’auteur du 100ème commentaire sur ma page Mondoblog ! Alors, ému ? 😉

      Merci et félicitations à toi

  2. Alles klar!
    Je viens moi-même d’une famille reformée, justement, donc je m’y retrouve à peu près, même si les différentes chapelles du protestantisme n’ont pas grand-chose à envier aux diverses sectes communistes, trotskistes, maoïstes…

  3. Eh bien ! J’ai l’impression que tu maîtrises avec brio en allemand des concepts qui ne sont déjà pas bien clairs pour moi en français…. Quel talent !

    1. C’est cool que ça vous donne l’impression que je « maîtrise » ça. C’est sûr que j’ai dû faire beaucoup de recherches préalablement, et puis j’ai réécouté environ 18 fois l’enregistrement de l’interview pour être sûr de bien retranscrire et correctement traduire les notions. C’était pas évident… mais un bon entraînement pour la Sorbonne 🙂

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