À « Bild Zeitung », on achève bien les cerveaux

“BERLIN, 1937. La secrétaire du rabbin Horowitz surprend le vénérable érudit plongé dans la lecture de Der Stürmer, tabloïd nazi très populaire et particulièrement virulent. Bouleversée, elle ne parvient pas à dissimuler sa consternation.

1937 : "Les Juifs sont notre malheur!"
1937 : « Les Juifs sont notre malheur! »  © Holocaust Research Project

« Oï! Oï! Oï! Sauf votre respect, Rabbi, mais ça va pas la tête, de lire des choses comme ça?! Vous êtes devenu complètement maso ou quoi?
— Calmez-vous, Rebekka, calmez-vous. Bien au contraire, je me porte très bien. Mais voyez-vous, mon enfant, les journaux juifs sont remplis de mauvaises nouvelles : antisémitisme partout, persécutions, pogroms, spoliations, émigrations… Des malheurs, des malheurs, des malheurs: c’est tout bonnement déprimant. Dans Der Stürmer, en revanche, j’apprends que nous, les Juifs, contrôlons les partis politiques, gouvernons la finance mondiale, dominons les arts et sommes sur le point de subjuguer l’humanité entière. Voilà qui me remonte le moral! » ”

Athènes, 2015. Je ne serais pas le moins du monde étonné d’apprendre qu’une version au goût du jour de cette blagounette gentillette circule à l’ombre du Parthénon. Elle substituerait aux figures du flegmatique rabbi Horowitz et de l’émotive Rebekka un duo d’Hellènes pur beurre (de brebis bien sûr): Evángelos, danseur de sirtaki, s’émouvrait des lectures de son amie Elefthería, productrice de fetat et de yaourt artisanaux. En lieu et place de Der Stürmer, la prestigieuse publication nazie dont les presses se sont définitivement tues au printemps 1945, on aurait, bien entendu, son plus digne héritier, la Bild Zeitung. Et ce ne serait que justice après cinq années d’une hallucinante campagne de dénigrement, de discrédit et de bourrage de crânes en continu, à laquelle se livre, sans relâche, sans merci, sans même s’embarrasser des considérations déontologiques les plus élémentaires, la feuille de chou la plus lue d’Allemagne.

2012 : Les Grecs sont notre malheur! © Ariva.de
2012 : Les Grecs sont notre malheur!     © Ariva.de

Certes, Bild, contrairement à son modèle prédécesseur de l’entre-deux-guerres, se contente « simplement » de harceler et de calomnier sa cible, sans aller toutefois jusqu’à accuser son bouc-émissaire favori de fomenter un complot de domination mondiale. Le tabloïd n’est pas tombé si bas – et puis ça ne passerait pas auprès des lecteurs, tout de même. Mais à force de vilipender toute une nation dans ses colonnes, semaine après semaine, on n’est plus très loin des délires les plus grotesques dont raffolait autrefois l’hebdo aux manchettes brunes.

Les Grecs, nous hurlent à la figure les gros titres du « quotidien de boulevard » à grand renfort de caractères gras et de formulations criardes, ne sont que des flemmards, des feignants à qui il convient de rappeler qu’en Allemagne, on n’a pas peur de se lever tôt pour aller travailler. Le brave peuple aryen allemand, docile, industrieux, altruiste, se fait tondre sans vergogne pour financer les “Luxus-Renten” (« retraites dorées ») d’une horde de dilettantes méditerranéens qui mènent grand train au soleil. Ces incorrigibles tire-au-flanc gorgés d’ouzo passent leur temps à « jeter des euros par les fenêtres« , quand ils ne sont pas trop occupés à « se vautrer dans le luxe » (« Malgré la crise! Point d’exclamation!!! »). Rien de moins. Pis encore, ils nous coûtent des milliards et des milliards… et ils sont plus riches que nous! Ach! Mais oui ma bonne dame!

Bild en reportage à Athènes: les bars pleins à craquer, l’ouzo coule à flot. Tout baigne pour les Pleite-Griechen! © Lower Class Mag
Bild en reportage à Athènes: « Les bars sont pleins à craquer, l’ouzo coule à flot. Tout baigne pour les Pleite-Griechen! »   © Lower Class Mag

Et pourtant, et pourtant… tout cela n’empêche nullement Bild, qui décidément n’en est plus à une contradiction près, de réduire quotidiennement la nation hellénique à un ramassis de Pleite-Griechen, de « Grecs ruinés », l’aimable sobriquet officiel qu’il emploie désormais en permanence dans ses pages pour tourner en dérision le dixième membre de l’UE. « Vendez donc vos îles, bande de Pleite-Griechen!« . « Encore des milliards pour les Grecs fauchés??? Nein!« . « Rendez aux Pleite-Griechen leur drachme! ». Et pour couronner le tout, même leur titre de champion d’Europe de football, remporté à Lisbonne en 2004, les Grecs ne le doivent, bien sûr, qu’à l’Allemagne, qui leur a « envoyé » l’entraîneur Otto Rehhagel, rédempteur teuton de la patrie d’Homère, comme Dieu le Père a envoyé le Messie à l’humanité en perdition. CQFD. Si jamais un seul Grec avait eu du mérite dans toute l’histoire de la création, cela se saurait, que diable. D’ailleurs, ce sont les Wisigoths qui ont construit l’Acropole, le saviez-vous?

Couverture de Bild le 5 février 2014: "Les Grecs sont plus riches que nous!" (De quel droit?) © Bildblog.de
Couverture de Bild le 5 février 2014: « Les Grecs sont plus riches que nous! » (Les salauds!) © Bildblog.de

Ces vociférations en « une » sont si hargneuses, si stridentes, que la dernière fois que j’ai essayé de lire un exemplaire de « Bile Zeitung », tranquillement attablé à la terrasse d’un café berlinois, à peine étais-je arrivé à la traditionnelle rubrique « Pleite-Griechen » que le journal, subitement pris de spasmes haineux, s’est mis à convulser fiévreusement entre mes mains et à me postillonner copieusement à la figure. Flippant. On aurait dit une scène de L’Exorciste. Ou peut-être ai-je été dérangé dans ma lecture par une soudaine bourrasque accompagnée de crachin? J’avoue ne plus en être certain, mais quoi qu’il en soit, les deux hypothèses sont tout aussi probables l’une que l’autre. Mais reprenons plutôt.

Votre dévoué serviteur a recherché inlassablement, pendant des heures et des heures, un article de « Bile Zeitung », ne serait-ce qu’un seul, qui évoquerait tant soit peu la détresse du peuple grec, la misère qui engouffre une nation, l’impasse socio-économique qui accule tout un pays au désespoir, et l’horreur ordinaire du quotidien de centaines de milliers de personnes, hommes, femmes et enfants. On n’en attendrait pas moins du quotidien le plus lu de tout le continent européen, qui écoule chaque jour la bagatelle de deux millions et demi d’exemplaires, pensez-vous. Ah, dame! Rien, hélas. Ah, une minute. Je crois que je tiens quelque chose: « Euro… Pauvres Grecs… Nouvelle déroute… Contre “Jogi”, il n’y a pas de plan de sauvetage qui tienne ». Câlice de crisse de tabarnac, est-tu possible que je sois si niaiseux. Il est question, évidemment, du quart de finale Allemagne-Grèce à l’Euro 2012! C’est raté.

Et donc, depuis ce beau jour de janvier 2015 où, horreur! sacrilège! damnation! les maudits parasites hellènes ont porté au pouvoir le parti Syriza, Bild, qui avait quelque peu mis en sourdine sa rengaine délirante ces derniers mois, est reparti comme en quarante, tel un zombie de l’information, les yeux révulsés, l’écume aux lèvres. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’on n’avait rien vu jusqu’ici. Vous vous souvenez de Fox News et de ses « no-go zones » dans Paris? Le tabloïd déchaîné fait pareil à longueur de colonnes, d’articles, d’éditoriaux et de « reportages sur le terrain », sans aucun complexe. Morceaux choisis:

Bild, le 11 février 2015 © Bild
Bild, le 20 février 2015 : « NON aux Grecs ruinés. L’Allemagne dit merci M. Schäuble! » © Bild

Depuis hier, le canard enragé, jamais à court d’idées pour désinformer les masses et humilier son souffre-douleur, invite ses lecteurs à envoyer à la rédaction des selfies où ils disent nein aux « Grecs voraces », qui demandent toujours plus de milliards. L’opération fait un tabac: tous les Hans-Jürgen lobotomisés de la vallée de la Fulda s’y donnent à coeur-joie.

Deux lecteurs de Bild disent Nein! © Bild
Ces deux lecteurs de Bild disent Nein! © Bild

Alors bien sûr, il est entièrement justifié d’avoir des tas de choses à reprocher à la Grèce. On sait que les dirigeants politiques grecs ont menti à leurs confrères de l’UE pendant des années. Mais pourquoi un tel acharnement sadique contre les Grecs?

Je serais d’avis que ce ne sont pas les foules de chômeurs athéniens, ni les retraités qui touchent une pension de 600€ en moyenne, ni les smicards hellènes à 684€ mensuels, ni les électeurs de Syriza, qui sont responsables de la crise de l’euro. Mais sait-on jamais, peut-être le journal Bild saura-t-il prouver le contraire.

Cette même semaine, l’annonce d’un nouveau record de pauvreté en Allemagne n’a guère ému le tabloïd, obsédé comme toujours par sa croisade enragée contre Tsipras, Varoufakis et l’Hellène lambda. De là à les accuser de faire diversion, il n’y a qu’un tout petit pas. Et pourtant, Bild tient là une belle occasion de se racheter et de marquer un grand coup en appelant ses lecteurs à protester avec des selfies contre l’explosion de la misère dans leur pays, plutôt que de s’évertuer à persécuter les Grecs depuis 5 ans. Chiche?

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Berliniquais
Je viens de la Martinique et je me suis installé à Berlin en 2008. Je vous parle de tout ce qui m'inspire, dans le désordre. Evidemment ça concerne surtout l'Allemagne, les Antilles et la France. Parfois de voyages, parfois d'actualité, souvent un peu n'importe quoi.

6 réflexions sur “ À « Bild Zeitung », on achève bien les cerveaux ”

  1. D’accord pour l’analyse des qualités journalistiques de ‘ »Bild ».
    Juste deux choses : il y a tout de même une différence entre vociférer contre un autre pays/peuple (Bild), et appeler à casser des vitrines, cracher sur les gens, les expulser, voire plus (Stürmer). Et la presse Springer (Bild, Welt, etc.), ringarde, réac, voire xénophobe s’il en est, a toujours veillé à ne pas verser dans l’antisémitisme ou dans les appels à la violence.
    Je ne cherche pas à défendre Bild (que je ne lis jamais, je t’admire d’y arriver…), mais je les comparerais plutôt au Sun (tirage : 3 millions d’exemplaires selon Wikipédia) ou au Daily Mirror (1 million d’ex.).

    1. Merci pour ton commentaire!
      J’ai survolé Bild, parfois, pour raisons professionnelles 🙂
      Bon évidemment Bild et Der Stürmer c’est tout de même pas la même chose. Et heureusement! Dans l’Allemagne démocratique et tolérante d’aujourd’hui, il n’y a pas de place pour Der Stürmer, et une publication exactement identique durerait pas bien longtemps. Mais pour moi Bild occupe la place laissée vacante par Der Stürmer, celle du journal qui mélange le divertissement avec les contenus vulgaires, haineux, virulents… et le tout saupoudré d’une mince couche d’ »information ».
      Mais peut-être que j’ai tort de faire ce rapprochement et qu’il est exagéré. Je suis ouvert à la critique 🙂
      Bon weekend!

  2. Très cher Berliniquais,

    Peut-être, sans doute, t’es-tu déjà demandé pour quelle obscure raison je ne commente, avec une régularité qui force le respect, jamais tes billets, indubitables contributions au progrès humain et que je lis très fréquemment. La question est légitime et la réponse d’une simplicité aussi accablante que la chape de plomb qui ombrage les étés hellènes : je ne suis pas un grand adepte des répétitions. Or s’il me prenait soudain le tic de commenter tes articles, j’aurais tôt fait de sans cesse ressasser* les mêmes compliments, allant ainsi à l’encontre de mes convictions irrépétitives.

    Un article magnifique, comme à l’accoutumée. Je tiens néanmoins à relever dans celui-ci ce trait d’esprit particulièrement fin : « on n’est plus très loin des délires les plus grotesques dont raffolait autrefois l’hebdo aux manchettes brunes ».
    C’est beau. Merci à toi.

    * Tu remarqueras la jolie allitération en S.

    1. Ne te mets pas martel en tête! Un seul petit commentaire suffit à se faire pardonner même les plus longs silences.
      Va, je ne te hais point, cher Gonzague. Et bravo pour l’allitération très réussie, et surtout pour cette notion de la régularité dans l’absence de commentaire. Très joli.
      Merci et bon weekend!

  3. D’accord sur plusieurs points.
    J’en viens et j’ai également vu un peuple asphyxié par les répercussions sociales et économiques sur le long terme de cette énorme dette. Il faut faire quelque chose ça ne peut plus continuer, les grecs n’en peuvent plus. Je le rapportais d’ailleurs dans mon billet.
    D’abord Pegida, puis cet acharnement sur la Grèce, l’Allemagne de Merkel ne montre pas ses jolis atouts ces derniers temps. (Ou depuis 1939 devrais-je dire :/ )

    1. Bon, disons que chaque société a sa face sombre, et j’ai plus souvent tendance à dénoncer celle-là plutôt que de faire l’éloge des choses positives. Mais je devrais m’y mettre aussi, tu as raison. Sinon je donne à mes lecteurs l’impression que tout va mal en Allemagne, alors que c’est loin d’être le cas!
      Merci pour ta visite et bon weekend. 🙂

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