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Ich bin ein Berlinoir
17. févr.
2013
Société
22

Obsession sécuritaire à Ben Gurion International

«Welcome to Israel!», proclame chaleureusement (“shalomeusement”, si vous me passez le jeu de mots) le grand panneau aux couleurs vives à l’attention des passagers tout juste sortis de la passerelle de débarquement.
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«Ben Gurion Airport: Pride of Israel», renchérit solennellement un sobre mais imposant bas-relief couleur ocre, après une interminable enfilade de couloirs et de halls ultra-modernes, aérés, lumineux.
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«Toi, tu vas grave morfler avec la sécurité de l’aéroport de Tel Aviv. Prépare-toi à subir le pire interrogatoire de ta vie.» Cette troisième proclamation, en revanche, vous ne risquez pas de la trouver fièrement placardée sur quelque mur ou façade de l’aéroport international de Tel Aviv, qui se targe d’être l’aéroport le plus sûr au monde. Ces mots, ce sont tout simplement les menaces persistantes, les inévitables avertissements, les inquiétantes vaticinations, que j’ai entendus moult fois de la bouche de maints augures, et qui bourdonnent confusément entre mes oreilles, dans quelque cavité fascinée et apeurée de mon cortex, alors que le tapis roulant m’achemine paisiblement vers Dieu sait quel agent du Mossad tapi dans un bureau poussiéreux du service de l’immigration, craquant bruyamment ses doigts avec une délectation sadique à l’idée de m’envoyer au tapis au onzième round de questions-réponses, et de jeter mon passeport au broyeur à papiers. Comme le dit l’adage bien connu, un homme averti 36 fois en vaut 72.
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Bienvenue à l’aéroport international Ben Gourion de Tel Aviv

D’ailleurs, à peine ai-je laissé derrière moi le panneau «Bienvenue en Israël» qu’un avant-goût de cet accueil musclé se présente, sous les traits d’une jeune femme blonde au visage sévère, si menue au milieu d’un quatuor d’observateurs en uniforme scrutant attentivement les débarqués de frais en Terre Promise, que je ne l’aurais probablement pas remarquée si elle n’était pas venue, d’un pas agile quoique déterminé, se planter devant moi avec autorité, barrant ma progression au sein du peloton des arrivés, et ne m’avait pas intimé, sur un ton martial, toute une série d’ordres ne souffrant nulle contestation. «Halte. Votre passeport s’il vous plaît. Ouvrez votre sac et déshabillez-vous. Intégralement. Il n’y a pas de mais».

Mais non, je plaisante bien sûr, chères Lectrices. Rassurez-vous (ou alors, désolé pour la déception…) : je n’ai pas été dénudé sauvagement en public. Je plaisante simplement, car j’ai le cœur à plaisanter. J’ai le cœur à plaisanter car cela faisait au moins cinq ans que je n’avais pas été victime d’un cas aussi flagrant, aussi décomplexé, aussi routinier, aussi transparent, aussi allant de soi, aussi assumé de «délit de faciès». Une telle sincérité de la part des autorités, ce rejet si franc du politiquement correct, c’est follement attendrissant. Sans faire d’ironie. Les passagers très majoritairement européens du vol en provenance de Berlin débarquent par douzaines, par vingtaines, et passent devant le groupe d’agents de la sécurité nationale en chasuble fluo sans être le moins du monde inquiétés et encore moins interceptés, sans même apercevoir le quatuor d’inspecteurs.

Contrôle des passeports à Ben Gourion

Mais, que survienne alors un homme de couleur, le regard distrait dans cet environnement nouveau, la moustache en l’air, la coupe afro défraîchie par le long voyage, et là, véloces, impitoyables, intraitables, les mailles du filet se referment sans merci sur le terroriste en puissance au look de hipster. Votre serviteur. Le malfaiteur présumé, trahi par son épiderme (mauvaise peau ne saurait mentir), est fait comme un rat. «Excuse me. Arrêtez-vous. Votre passeport s’il vous plaît. Vous arrivez de Berlin? Que venez-vous faire en Israël? Combien de temps comptez-vous séjourner sur le territoire? Avez-vous votre billet de retour?»

Ainsi me questionne la fonctionnaire, frêle brindille blonde, 1m53 d’autorité et de préjugés, 45 kilos toute mouillée, revolver et gilet pare-balles compris. Je réponds docilement au bref interrogatoire sur un ton volontairement sec, fasciné par cette procédure si ouvertement et efficacement «ethniquement ciblée». Me voilà donc prévenu. La brindille en chasuble feuillette mon passeport, s’arrête à la page où figure bien en évidence mon visa de la République Arabe Syrienne, puis à quelques autres pages tamponnées de sceaux rouges ou verts en langue arabe. Elle me rend mon passeport et me laisse rejoindre le banc de harengs pressés. Est-ce seulement une impression, ou ai-je vraiment entendu un petit rire sceptique dans mon dos ?

Après quelques minutes de promenade, plusieurs couloirs et escaliers roulants, des hectomètres de dalles de granit, une bonne douzaine de jets d’eau et de palmiers, le voyageur, qui ne sait plus vraiment s’il est dans un aéroport ou s’il ne s’est pas perdu dans quelque luxueuse oasis bédouine urbanisée, arrive alors au premier obstacle de taille : une rangée de guérites habitées chacune par un fonctionnaire, et devant la rangée de guichets, occupant toute la salle, des centaines de débarqués faisant la queue au contrôle des passeports.

La queue au contrôle des passeports à l’aéroport Ben Gourion, le 2 janvier

À gauche, les Israeli passports, à droite, tous les autres. On se rend bien vite à l’évidence: le banc de harengs avance très, très lentement. Un peu comme une armada de méduses flottant entre deux eaux, au gré du courant. Ou pas. Bref. Il est 16 heures. Au bout d’une quarantaine de minutes d’attente, c’est à mon tour de parler dans l’hygiaphone. J’ai sacrément bien géré la file d’attente et ai réussi à gagner deux places. C’est que j’ai envie d’en finir, moi, Môssieur. Z’avaient qu’à mieux faire la queue et arrêter de papoter, les gens. La famille qui me précède devant l’agent de la police aux frontières a remballé ses documents, contourne la guérite et se dirige vers la sortie. L’on me fait signe d’avancer. Hello, me dit le policier, presque cordial. Feuilletage de passeport. Mêmes questions que la brindille enchasublée, sur un ton néanmoins plus poli, moins glacial. Il n’a pas de petit gabarit à compenser, sans doute. Ce qui ne l’empêche pas de refermer mon précieux livret bordeaux, de le mettre dans un coin de sa table, et de conclure : «Pouvez-vous aller dans la petite salle au fond à gauche derrière vous?» Euh… plaît-il? Au fond à gauche derrière moi? Mais, mais, mais mais… la sortie, c’est bien tout droit devant moi, derrière la guérite? N’est-ce pas? «C’est cela. Mais vous, Monsieur, vous allez dans cette salle, au fond, à gauche, et vous attendez là. Vous récupérerez votre passeport après».

Après la sélection arbitraire pour cause de peau foncée, me voici au poulailler pour une durée indéterminée. Ah, en voilà un voyage qu’il commence trop bien ! Et moi qui avais gagné deux places dans la file d’attente…

Je pénètre dans la petite salle aux cloisons grises en matériau préfabriqué. J’y ai rejoint quatorze individus échoués là. Certains ont l’air las, très las. D’autres semblent furieux, ou incapables de comprendre la situation, ou les deux. Les autres, ma foi, je ne sais pas trop. Il reste des sièges libres : proches de l’entrée, ou tout au fond. J’avance vers le fond, puis me ravise et vais occuper une place proche de l’unique porte d’entrée (et de sortie), comme si le choix d’un siège près de l’issue allait me permettre de repartir au plus tôt. La belle affaire… Sont-ce là les premiers réflexes de chacun, en situation de captivité ? J’espère bien ne jamais connaître la réponse.

À ma gauche, un homme d’apparence tout ce qu’il y a de plus «WASP» enchaîne les conversations sur son téléphone portable, avec un accent new-yorkais bien du cru. Le voilà maintenant qui appelle une agence de location de voitures pour s’assurer qu’il pourra bien récupérer le véhicule qu’il a réservé, bien qu’il soit très en retard. Cela fait deux heures qu’il attend à la sécurité aux frontières, et il ne sait toujours pas pour combien de temps il en a. (Quoi?!? Deux heures??? Je tends l’oreille.) Les Américains sont des bavards et aiment bien échanger des banalités avec les inconnus. J’entame donc la conversation pour chercher à mieux comprendre dans quelle galère j’ai ainsi atterri. Le monsieur américain, la cinquantaine, et sa femme ici présente, une citoyenne israélienne à la chevelure remarquable, épaisse, rousse, somptueusement frisée, une Ashkénaze pur jus, ne savent pas du tout pour quoi ils sont là, dans cette antichambre de Guantánamo. Cela fait trente ans qu’ils viennent en Israël ensemble chaque année, et c’est la première fois qu’ils vivent un tel calvaire. Lors de leur dernier voyage, ils avaient bien été retenus 45 minutes sans comprendre pourquoi. Mais cette fois, deux heures tout de même… Ils ont, supposent-ils, un homonyme qui leur porte la poisse, quelque part sur une base de donnée de fichiers de police. Gloups. Deux heures d’attente quoi.

D’autres passagers arrivent dans la salle. Je reconnais bien un ou deux visages de mon vol en provenance de Berlin. Mais ceux-là, au bout de quelques minutes, ont les appelle, ils récupèrent leur passeport, et s’en vont. «Oh yes. On en voit passer beaucoup, des gens. Ils entrent, ils attendent ici quelques instants, ils se font appeler, ils sortent, et on ne les revoit plus. Si vous restez ici plus de dix minutes, j’ai bien peur que vous ne fassiez partie de ceux qui resteront très longtemps dans cet endroit», m’instruit Mrs Ashkénaze sur un ton monocorde, l’œil hagard, avec les airs du vétéran de bagne apprenant à la bleusaille la dure loi du camp. Eh bien voilà qui semble réjouissant. Intimidé, mal à l’aise dans cette situation inédite face à des inconnus exaspérés qui ne demandent qu’à être ailleurs, je n’ose pas encore interroger mes autres compagnons d’infortune.

Contre toute attente, mon tour d’être appelé arrive assez rapidement : en moins de trois-quarts d’heure. Le noyau dur des naufragés n’a pas beaucoup bougé. Je me sens presque coupable d’être appelé si tôt, quand d’autres attendent leur tour depuis bien plus longtemps… mais ce sentiment d’être un privilégié ne durera pas. Une jeune et jolie agente, teint mat, longs cheveux bruns et habillée façon Men in Black, me convoque pour un entretien individuel. Elle fait des efforts visibles pour se montrer aimable, mais plutôt que de conter fleurette, elle me bombarde de questions. On n’est pas là pour rigoler : il y va après tout de la sécurité d’Israël, que ma simple présence met en péril. Je suis prié de noter sur une feuille de papier «tous mes numéros» de téléphone, «toutes» mes adresses e-mail (j’en donne deux sur cinq), mon adresse postale, le nom de l’entreprise pour laquelle je travaille, les prénoms de mon père ainsi que de mon grand-père paternel, mort trois décennies avant ma naissance, et dont je ne suis plus entièrement sûr du deuxième prénom. Elle considère attentivement mes éléments de généalogie avec une moue sceptique, presque dépitée. Bah ouais ma grande, pas de bol hein, y’a pas de Mohammed dans le tas… Je ne suis pas à 100% ton client idéal : désolé pour la déception! Qu’à cela ne tienne, ce n’était que l’entrée en matière. Mon interrogatrice reprend bien vite l’initiative. Suis-je marié? (Non. Et vous?) Ai-je des enfants? (Non plus. Et vous, vous en voulez combien?) Que viens-je faire en Israël ? Est-ce que je voyage seul? Et pourquoi voyagé-je seul, d’abord?

«Je ne sais pas en fait. J’aime bien voyager seul. Parfois, je voyage avec mes amis, et parfois, tout seul.
— Quels sont les derniers voyages que vous avez entrepris seul, et à quelles dates?
— Et bien, voyons, il y a eu la Serbie et la Bosnie en août 2010, le Liban et la Syrie en novembre 2010, et le Mexique en septembre 2011.
— Aha. Voyez-vous cela. Au Liban et en Syrie? Tout seul? Vous connaissez du monde à Beyrouth?
— Oui, une amie suédoise qui travaille chez Air France.
— Notez son nom ici. Vous avez son numéro de téléphone?
— Euh…
— Bon ça ira. D’autres contacts au Liban?
— Non.
— Et en Syrie ?
— Bah, je me suis fait des amis sur place, mais nous ne sommes plus vraiment en contact quoi… C’est la vie.
— Qu’avez-vous vu précisément en Syrie? Au Liban?
— …
— Que comptez-vous voir pendant vos vacances en Israël? Très précisément
— …
— Soyez plus précis s’il vous plaît. Vous voulez voir quoi exactement en Palestine?
— Connaissez-vous du monde en Israël?
— Avez-vous le numéro de téléphone de cette amie à Tel Aviv?
— Connaissez-vous du monde en Palestine?
— Avez-vous une réservation d’hôtel à Jérusalem?
— Montrez-moi votre réservation. Ça, c’est simplement l’adresse de l’hôtel. Ça ne m’intéresse pas.
— …
— Quelle religion pratiquez-vous?
— …»
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La petite salle en préfabriqué et une partie de ses détenus de cette journée du 2 janvier. Pour s’acheter un coca ou un café et pouvoir se désaltérer, il fallait avoir, bien sûr, des shekels sonnants et trébuchants… Cool.

À 17 heures 30, elle m’escorte vers la petite salle de garde à vue que j’avais quittée seulement vingt minutes plus tôt, me promettant de «faire son possible», au vu des éléments de réponse que je lui ai donnés, pour qu’on ne me retienne pas «très très longtemps». Retour, donc, à la case Little Guantánamo, royaume de la détention arbitraire et illimitée de toutes sortes de gens pour raisons de «sécurité». Le couple ashkénazo-américain est toujours là. Madame, citoyenne israélienne après tout, donne de la voix. En anglais, en hébreu. Cela fait trois heures qu’ils sont là et ne savent absolument rien. Ils ne sont censés passer que quatre jours en Israël. «Why are you treating us like criminals?», s’insurge-t-elle, la rage contenue dans la voix, les frisettes rousses frémissant de courroux. «Plus on les questionne, plus ils font durer le plaisir», commente à mi-voix un prisonnier écœuré, le regard dans le vide.

De longues minutes passent. Notre petite geôle voit transiter quelques voyageurs bien vite libérés. Je commence à faire partie du noyau dur des embastillés, et donc à faire connaissance. À mon grand étonnement, ils sont presque tous américains, quoique d’origine étrangère. Les seules exceptions sont Carlo, un Italien qui suppute que les autorités le trouvent suspect à cause de son séjour d’un mois au Pakistan («J’étais sur une plate-forme pétrolière. Je n’ai même pas vu le pays!»), et moi. Et le couple israélo-américain qui, de toute façon  finit par être libéré, vers 19 heures, soit au bout de quatre heures de rétention injustifiée. Parmi les autres «suspects», il y a cette Américaine qui vit à Cologne, retenue depuis 16 heures. Son crime? Avoir des parents iraniens. Oups la boulette. Les autres cas désespérés sont des citoyens américains d’origine palestinienne. Trois d’entre eux, un père et ses deux fils, qui ont pourtant l’habitude de revenir en Israël, poireautent à Ben Gurianamo depuis 9 heures du matin ! À tous les coups, ils sont venus jusqu’ici pour comploter contre l’État d’Israël et transportent des bombes dans leurs bagages, c’est sûr et certain. Mais pour eux aussi le verdict finit par tomber. On vient chercher le père : expulsé manu militari vers les États-Unis ! Il prendra, qu’il le veuille ou non, le vol de 23 heures pour Boston, après un vol transatlantique puis une journée entière dans une petite salle aux murs préfabriqués de l’aéroport de Tel Aviv… C’est la consternation. Adieux déchirants, mais surtout très las. Les fils restent, et reprennent leurs séances d’interrogatoire avec les fonctionnaires de la sécurité aux frontières.

Quand, vers 19h30, Carlo est invité à «sortir du loft», l’Irano-américaine et moi formons spontanément une dérisoire haie d’honneur, et applaudissons sa marche vers la liberté. Je commence à râler dès qu’un agent passe près de la porte : quand me laissera-t-on enfin sortir? Je dois aller jusqu’à Jérusalem ce soir. Y aura-t-il encore des bus? Mes récriminations de quasi-terroriste, je dois dire, n’émeuvent pas grand monde. Si vous avez été interrogé, m’avise-t-on de bien mauvaise grâce, c’est que l’on s’occupe de vous. Il ne vous reste plus qu’à attendre que nous ayons fini de statuer sur votre cas. Et toc. L’aéroport semble de plus en plus vide. Il n’y a presque plus personne aux guichets de contrôle des passeports. L’activité s’arrête tôt ici. J’appelle mon auberge de jeunesse pour prévenir de mon arrivée retardée. L’Américano-iranienne, à qui on promet depuis une heure que ses papiers sont «presque prêts» et qu’elle les aura dans «cinq minutes», se rend compte, horrifiée, qu’elle est bientôt à court de batterie sur son iPhone. Priver quelqu’un d’eau, de nourriture, de sa liberté, passe encore. Mais priver une innocente de l’usage de son iPhone : c’est vraiment inhumain !

Soudain, à 20 heures, au terme de près de trois heures et demie de cette surréaliste garde à vue aux frontières, on vient me chercher.

«M. Berliniquais ? Voici votre passeport. La sortie, c’est là.
— Vous en avez fini avec moi?
— Oui. Au revoir.»

Je salue de la main mes codétenus : une Irano-américaine sympathique mais à bout de nerfs, et l’un des deux fils du Palestinien expulsé une heure plus tôt. Étrange ce sentiment d’être enfin au bout de son calvaire mais de laisser derrière soi ses compagnons de galère. Un autre Américano-palestinien, qui lui avait été autorisé à rester en Israël une demie-heure plus tôt, avait semblé tout aussi hésitant que moi lorsque la chance lui a enfin souri. Mais la seule chose sensée à faire, à ce moment, c’est de souhaiter bonne chance à ceux qui restent derrière et d’aller droit devant soi, vite, schnell, avant que les Dupondovitch et Dupontovski de la sécurité aux frontières ne changent d’avis.

Il ne me reste plus qu’à retrouver mon bagage, abandonné dans un coin de l’aéroport depuis quatre heures. Au bout de vingt minutes de recherches frénétiques dans le hall déserté, c’est réglé.

J’attrape in extremis le dernier bus pour Jérusalem. Et mon voyage, enfin, peut commencer pour de vrai.

Jérusalem : Le Dôme du Rocher et la vieille ville vus depuis le hautdu cimetière juif du Mont des Oliviers, janvier 2013

À ce qu’on m’a dit et répété : le pire interrogatoire, de très loin, en fait, c’est au départ de l’aéroport de Tel Aviv, lorsque l’on veut quitter Israël. Je préfère ne même pas y penser.

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12. févr.
2013
Actualité
3

Famille traditionnelle antillaise ou «mariage pour tous» ?

Depuis quelques jours, le débat sur le projet de loi ouvrant le mariage aux couples de personnes de même sexe, un débat que les Antillais suivaient jusqu’ici de loin, avec peut-être un brin d’incrédulité et de dégoût, a pris en Martinique une dimension toute particulière. En effet, le 30 janvier, le député divers-gauche de la deuxième circonscription de la Martinique et maire de la commune de Sainte-Marie (19.000 habitants) a pris la parole à l’Assemblée Nationale et a proclamé haut et fort son rejet ferme de ce projet de mariage homosexuel et son intention de voter contre, bien qu’il ait jusqu’ici, souligne-t-il, «soutenu tous les projets et engagements de la Gauche». Le discours, visionné des centaines de milliers de fois sur Internet, et amplement relayé sur la plupart des médias opposés au «mariage pour tous», a fait date dans ce débat, résonnant bien au-delà des rivages ensoleillés baignés d’eau turquoise où tout ce qui a trait aux Antilles reste habituellement confiné, dans l’indifférence générale des médias et de nos compatriotes hexagonaux. Du moins est-ce le sentiment qui prévaut en Martinique et en Guadeloupe.
Le député Bruno Nestor Azérot le 30 janvier à l’Assemblée

Mais cette fois, c’est différent. Un tribun antillais a pris la parole et, ô surprise, toute la France a écouté. Dans une harangue combative, le député-maire Bruno Nestor Azérot a martelé que la quasi-totalité de la population d’Outre-Mer est «opposée à ce projet», et que «les valeurs sur lesquelles reposent les sociétés ultramarines», nos «valeurs fondamentales», étaient menacées par l’ouverture du mariage aux couples homosexuels. «Ce texte ne donne pas une liberté supplémentaire, il fragilise le délicat édifice sur lequel se sont construites nos sociétés antillaises et guyanaise après l’abolition de l’esclavage», a-t-il ajouté, avant d’interpeller l’Hémicycle sur une question plus grave, plus existentielle, presque apocalyptique : «la famille, pivot de notre société […], va-t-elle exploser au sens littéral du terme ?»

Bref, un discours percutant, résolu, «historique» même, selon certains, et fermement engagé contre le «mariage pour tous», que je m’abstiendrai de paraphraser davantage puisque vous pouvez (re)lire ici ou le (ré)écouter là. Encensé par la Droite, adulé par la France chrétienne, acclamé par les anti-mariage gay, fêté en héros par les Îliens, M. Azérot a, par la sincérité de son intervention, galvanisé l’opposition au texte et fait entendre, sous un tonnerre d’applaudissements, la voix trop souvent oubliée de la population antillaise dans ce débat. En l’occurrence, trois des quatre députés de la Martinique, tous de gauche, ont annoncé dans la foulée leur intention de voter contre le projet de loi. Le quatrième, Serge Letchimy, maire de Fort-de-France, n’a pas encore fait connaître sa position officielle.

 

Bref, on l’aura compris : les Antilles, terres de catholicisme fervent, d’églises pleines à craquer le dimanche, de traditions ancestrales afro-caribéennes, de valeurs simples et honnêtes, sont contre. Archi-contre. Non, non, et non. Tchiiiip, nou pa lé sa, répond avec agacement le peuple antillais à l’idée saugrenue que deux femmes ou deux hommes puissent se marier. Fort bien. Connaissant les Antilles, je ne suis guère surpris par ce constat, et laisserai de côté cette caractéristique des mentalités locales.

 

Toutefois, quelque chose me chiffonne profondément dans l’intervention du député-maire de Sainte-Marie. À la lecture de son discours, un doute persistant m’assaille : je ne reconnais absolument pas les «valeurs fondamentales» martiniquaises si chères à M. Azérot, ni le «modèle familial conservateur» que font valoir les autres députés ultramarins opposés au projet. Pourtant, je suis martiniquais moi aussi. Ai-je un problème ? Y a-t-il quelque chose qui m’échappe ? Est-ce grave docteur ?
Les Antilles autrefois. Photo prise là.

Partons ensemble en voyage, amis Lecteurs. Je vous propose de me rejoindre quelque part au fin fond la Martinique rurale du milieu des années 1950. Madame Delphine (*) est dans une situation bien difficile. À 45 ans, cette campagnarde presque illettrée vient de se retrouver veuve, seule à la tête d’une famille nombreuse, dans une maison misérable au toit de tôle ondulée, où le confort est une notion entièrement inconnue. Comment fera-t-elle pour s’en sortir, pour nourrir ses sept enfants, six filles et un garçon âgés de 4 à 14 ans ? Eh bien en prenant le taureau par les cornes, et en travaillant d’arrache-pied, du matin au soir, chaque jour de sa vie. Ce n’est pas qu’elle passait ses journées à se tourner les pouces avant la mort de son mari, loin de là. Mais il va lui falloir se retrousser les manches comme jamais et mener sa maisonnée d’une main de fer.

En 1955, la Martinique récemment départementalisée ne connaît pas encore les aides, les allocations, l’assistanat. Pour survivre, il n’y a pas trente-six solutions : il faut trimer comme un nègre jour après jour. En tout cas, une chose est sûre, c’est que Madame Delphine élèvera ses enfants seule : pas question pour elle de se remarier. Pourtant, la belle mulâtresse encore jeune qu’elle est, à la peau claire, aux longs cheveux noirs et souples, n’aurait aucun mal à retrouver un mari. Le hic, c’est que donner un beau-père à ses six filles, dans la Martinique pauvre et arriérée des années 1950, c’est les mettre en danger. Un danger si grand, si tangible, si évident, que Madame Delphine préfère se débrouiller toute seule avec ses sept orphelins plutôt que de tenter l’aventure du remariage avec l’un des vauriens du voisinage.

J’ai connu personnellement feu Madame Delphine. C’était ma grand-mère. C’est son fils, mon père, qui m’a raconté cette histoire. Et plutôt vingt fois qu’une ! Bien sûr, en Martinique comme ailleurs, l’inceste n’a jamais été autorisée ni encouragée. Cependant, il y a un demi-siècle, les mentalités étaient très différentes. Cette pratique destructrice et criminelle était monnaie courante. De surcroît, très souvent, les parents, les voisins, les amis «savaient», mais personne ne disait rien. Ces choses-là relevaient de la sphère privée, et bien rares étaient ceux qui se hasardaient à raisonner les fautifs ou à dénoncer leurs agissements aux autorités, même s’ils les désapprouvaient : pour les gens de l’époque, c’était se mêler des affaires d’autrui, un comportement que beaucoup tenaient pour presque aussi répréhensible que le crime lui-même. Zafè kabrit pa zafè mouton, disait-on («les affaires du cabri ne sont pas celles du mouton»), et après les quelques commérages de rigueur, le sujet était clos.

La «Maman Créole», icône antillaise. Photo

Antan lontan, la décision courageuse de Madame Delphine, son sacrifice édifiant pour élever seule ses sept enfants et éviter qu’un éventuel beau-père ne leur fasse du mal presque à coup sûr, tombait sous le sens. Je n’ai jamais entendu mon père s’en étonner. Madame Delphine était l’archétype de la manman kréyòl (maman créole), aimante, dévouée, courageuse, travailleuse, «malheureuse», l’héroïne méta-humaine de ces biguines nostalgiques qui chantent les traditions matriarcales antillaises et idéalisent notre passé agraire. Mais le choix courageux et plein de bon sens qui s’est imposé à la jeune veuve, en dit très long, hélas, sur les mentalités de l’époque et sur le type de société dans laquelle mes propres parents ont grandi. Valeurs familiales, nous répète-t-on à l’envi. Pivot de notre société, me souffle-t-on dans l’oreillette. Mais où ça ?

Avant de poursuivre notre petit voyage dans le temps, je vous invite, amis Lecteurs, à vous recueillir cinq secondes en l’honneur de toutes les Mères Courage des Antilles et d’ailleurs, et de dire : «Bravo et merci Maman Delphine».

J’insiste.

C’est fait ? Promis ? Sans rire, hein ? Alors poursuivons.

Nous voici maintenant sur les routes ensoleillées de la Guadeloupe, disons au début des années 1990. Madame Delphine n’est plus de ce monde mais grâce à elle, ses sept enfants ont tous grandi en bonne santé et ont pu fonder une famille à leur tour. Son unique fils, marié et père de quatre enfants, est aujourd’hui en voiture avec Laurent (*), son ami guadeloupéen. Les deux hommes parlent des choses de la vie, de femmes, d’enfants, et d’autres sujets dont on parle entre copains en vadrouille à travers les champs de canne et les vallées luxuriantes des Antilles. Mais quelque chose ne tourne pas rond. Laurent a du mal à croire les bobards que lui raconte son ami martiniquais. Ce dernier prétend qu’il n’a que quatre enfants, les quatre qu’il a eus avec son épouse, et seulement ces quatre-là. Il soutient mordicus qu’il n’a jamais eu d’enfant avec une autre femme, qu’il n’a aucun enfant illégitime. Aucun !

Laurent est abasourdi, estomaqué, complètement incrédule. Il n’en revient pas : mais comment est-ce possible ? Il connaît bien les Antillais, il en est un lui-même. À sa connaissance, tous ses amis, et lui aussi, ont au moins un yich déwò (un «enfant dehors», l’élégant euphémisme imagé qui a cours aux Antilles pour désigner cette réalité malheureusement très répandue). Mais le fils de Madame Delphine n’en démord pas, et Laurent est bien obligé de l’admettre : il existerait donc aux Antilles françaises, dans ce paradis des maris volages, des hommes capables d’engendrer la totalité de leur descendance avec leur épouse légitime et uniquement celle-là ? Et son ami martiniquais ici présent appartient à cette minorité insignifiante, presque mythologique, de quasi-eunuques qui n’ont pas engrossé une femme dans chaque port ? Ça par exemple !

Cette anecdote plutôt cocasse, que je tiens là encore du fils de Madame Delphine en personne, nous enseigne quelque chose de hautement significatif sur, comment nos députés disaient-ils déjà, les spécificités de notre prétendu «modèle familial plus conservateur» Outre-Mer qu’en Métropole.

Mais j’entends déjà monter vos objections, chers Lecteurs, et j’acquiesce volontiers avant même que vous ne les formuliez : bâtir un argumentaire à partir de deux anecdotes familiales (j’en aurais encore d’autres mais ces deux-là suffisent) complètement invérifiables, cela colore peut-être le propos, mais ce n’est pas très convaincant. Peut-être, insinueront les plus perfides d’entre vous, enfin, je dis perfides mais sachez que je vous aime tous très très fort, n’en doutez pas… bref, peut-être, insinueront certains, suis-je issu d’un environnement familial qui n’est pas représentatif des schémas plus classiques que l’on retrouve dans la société antillaise après tout ?

À ceux-là, je répondrai qu’il existe des études sociologiques, notamment de l’INSEE, qui mettent en relief, avec une rigueur bien plus scientifique et beaucoup moins contestable que mes anecdotes hautes en couleur, certains aspects de la cellule familiale aux Antilles et en Guyane. Avec un minimum de recherches sur Internet, on peut trouver qu’en Guadeloupe et en Martinique, 77% des enfants venus au monde en 2010 sont nés hors mariage, contre 55% à l’échelle nationale. En Guyane, le taux de naissances hors mariage atteignait même 88%, soit sept enfants sur huit ! Parmi eux, combien de yich déwò ? Cela, l’INSEE ne le dit pas, et c’est peut-être mieux ainsi : nos députés peuvent donc continuer de pérorer avec autorité sur la solidité de nos «valeurs familiales» antillo-guyanaises.

La Martinique : championne de France des familles monoparentales ! Quelle fierté !

Par ailleurs, si les Antilles-Guyane révèrent depuis toujours leurs manman kréyòl, leurs bataillons de Mères Courage, elles sont bien plus économes de leurs éloges envers les pères et maris, trop souvent volages, défaillants ou carrément aux abonnés absents. Serait-ce parce que 35% de nos familles sont monoparentales, et que près d’un enfant martiniquais sur deux est élevé seulement par sa mère ? Ou bien cela n’a aucun rapport ? Cette réalité n’est elle pas lamentable ? Tragique ? Nos députés ultramarins de gauche ignorent-ils cette caractéristique de notre société, lorsqu’ils viennent au perchoir du Palais Bourbon pourfendre un «individualisme hédoniste» prétendument absent de nos rivages et dont la loi du mariage pour tous serait l’unique vecteur ?

Encore une médaille d’or pour la Martinique et ses familles à problèmes !

Je redemande à nos éloquents élus ultramarins à l’Assemblée, nos tribuns plein de verve à l’Hémicycle, nos nouvelles stars de YouTube et des forums d’extrême-droite : quel est donc ce fameux «modèle familial» antillais qu’il est si urgent de défendre ? Quelles sont ces vénérables «coutumes» et «traditions» auxquelles vous faites si amplement référence ? De quelles «valeurs» vous réclamez-vous avec tant de conviction ? Notre tradition d’hypocrisie ? Notre indécrottable tartufferie ? Notre éternelle complaisance envers notre propre incurie ? Assez d’enfumage, assez de duperie !Ouf, c’était long. Je ne m’étendrai donc pas sur d’autres aspects franchement douteux, voire carrément bidons, de ce discours du député martiniquais, comme par exemple le fait d’avoir des ancêtres «vendus et chosifiés» qui justifierait d’être opposé à la procréation médicalement assistée, des techniques qui permettent pourtant à 22.000 enfants de voir le jour chaque année en France depuis des décennies…

Hâtons-nous plutôt vers la conclusion.

J’ai beau lire et relire l’argumentaire du député de la circonscription du nord de la Martinique, j’ai beau le réécouter, et je n’y trouve qu’un seul mérite : Bruno Nestor Azérot, élu apparenté au Front de Gauche, a réussi à se faire ovationner par les parlementaires de droite alors que dans sa harangue, il nous a présenté le «jeune délinquant récidiviste» martiniquais comme LA grande victime du système, et pour couronner le tout, il est devenu la coqueluche des réseaux de l’extrême-droite vieille-France malgré ses longues digressions à propos de l’esclavage aux Antilles. Chapeau Monsieur le Député ! Quel remarquable tour de force !

Ou peut-être n’en est-ce pas un, après tout. C’est juste que la coalition des Tartuffes, des hypocrites et des homophobes est plus hétéroclite qu’on ne le pensait, et qu’elle est, elle aussi, modernité oblige, «ouverte à la diversité».

Au moins c’est drôle ! Photo prise là.

(*) Les noms de Madame Delphine et de Laurent l’ami guadeloupéen, ainsi que quelques détails personnels relatifs à mon histoire familiale, sans incidence sur les anecdotes, ont été changés. Merci pour votre compréhension.

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03. févr.
2013
Berlin
2

Beauté de Brrrrrrrlin : Plaisir inéglaglable

Amis Berlinois, vous avez un peu froid ? Sans doute un peu moins maintenant, certes, mais quand même, juste pour me faire plaisir on va faire semblant de croire que c’est encore la Sibérie dehors… Bref, voici sans plus attendre une vingtaine de bonnes raisons de surkiffer l’hiver à Berlin. Si après ça vous n’êtes pas convertis aux vertus de l’âge de glace, je ne peux rien pour vous…

Lever de soleil sur la Spree entre les quartiers berlinois de Friedrichshain et Kreuzberg, en janvier 2012

0°C –– Parce que ces nuits qui n’en finissent plus, ces journées ridiculement courtes où il fait un temps à ne pas mettre un Martiniquais dehors, c’est l’excuse parfaite pour faire ma loque tout le weekend durant. Pourquoi diable franchirais-je le seuil de mon appartement douillet ? Pour avoir le loisir d’admirer la riche palette de gris dans le ciel ? Pour écouter le concert de toux et d’éternuements et attraper la Schweinegrippe (la Grippe A en teuton) à mon tour ? Pour déraper sur les trottoirs ? Pour bousiller mes semelles sur ces ridicules gravillons anti-glisse ? L’hiver, c’est le moment où je me fais volontiers casanier et profite à fond de mon petit chez-moi.

Le Landwehrkanal à proximité de Potsdamer Platz

-1°C –– Parce que de temps à autre, il faut bien sortir malgré tout. Mais ce temps que l’on ne peut pas passer à glandouiller aux terrasses des cafés ou au Biergarten, on l’occupe plus intelligemment, en fréquentant assidûment les musées, les cinés et les salles de concert ! L’hiver, c’est le temps de la Kultur par excellence.

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-2°C –– Parce qu’une fois que la température remonte à un petit -2°C, voire franchit à nouveau la barre magique du zéro après une excursion prolongée dans les négatives à deux chiffres, eh bien on en arrive, figurez-vous, à se réjouir qu’il fasse un temps aussi clément. Le jour où, par -2°C, vous trouvez qu’il fait bon dehors, c’est que vous êtes devenus vous aussi un vrai Berlinois. Tout est relatif. CQFD.

La Spree le 2 février 2012, par -14°C

-3°C –– Parce que les touristes vont se faire pendre ailleurs. Qu’il est bon de se retrouver peinards entre Berlinois de souche ! Les rues de mon quartier de Friedrichshain sont si calmes, sans les hordes d’EasyJet-Setters alcooliques juvéniles, qu’on peut enfin se laisser bercer par le croassement mélodieux des corbeaux, d’habitude noyé dans la bruyante cohue de vacanciers. Que du bonheur. Je ne sais pas vraiment de quoi ils ont peur, nos amis les touristes, mais à part durant la quinzaine de la Berlinale, ils sont tout simplement aux abonnés absents. Ils nous manqueraient presque, dans le fond. Mais non en fait.

À Treptow, le bout de canal où les pontons précaires du Klub der Visionäre font face au café Freischwimmer est tout simplement méconnaissable.
-4°C –– Parce que pendant cette semaine de début février durant laquelle les radicaux de gauche «commémorent» dignement l’expulsion des locataires du squat Liebig 14, le quadrillage policier de Friedrichshain est si imposant que mon quartier berlinois devient subitement l’endroit le plus sûr au monde. Qu’il est rassurant, ce sentiment de sécurité totale ! En comparaison, même le quartier des ministères à Pyongyang est ravalé au rang de coupe-gorge putride et mal famé.
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-5°C –– Parce qu’avoir un balcon, c’est bien, mais avoir un immense congélo d’appoint, c’est bien mieux. Sinon, je la mettrais où, cette carcasse de renne surgelée qu’on vient de m’envoyer direct de Laponie, hein ? Dans le petit petit compartiment à glace riquiqui  de mon réfrigérateur où j’ai à peine assez de place pour deux steaks hachés ?

Un matin de janvier 2013 depuis un balcon de Friedrichshain

-6°C –– Parce que, comme je n’ai aucun scrupule à faire ma loque pendant la journée, alors le soir venu, je n’ai aucun état d’âme à sortir jusqu’au bout de la nuit ! Et tant pis pour la journée qui suit, de toute façon il fait trop froid pour qu’il soit intéressant d’en profiter, alors autant hiberner comme une marmotte… Et la boucle est bouclée.

Autre haut lieu de la nuit berlinoise victime du gel : le ponton de la discothèque Watergate, à Kreuzberg, où en été il fait bon se rafraîchir entre deux danses endiablées
Das Badeschiff (« Le Bateau des Bains »), piscine flottante sur la Spree en été et repaire de jeunes beaux qui aiment se montrer, hiberne tristement sous forme de sauna surnageant sur les glaces…

-7°C –– Parce que c’est sacrément sympa de vivre comme à la station de sports d’hiver : le bruit de la neige qui craque sous nos semelles, sa blancheur éblouissante au soleil, l’odeur du vin chaud qui se répand sur toutes les esplanades.. Berlin de décembre à février, n’ayons pas peur des mots, c’est le domaine des Trois Vallées. Mais si, mais si.

Sorties en famille sur la Rummelsburger Bucht gelée, une baie de la Spree

-8°C –– Parce qu’une petite grippe par ci, un gros rhume par là, c’est le bon plan pour sécher deux ou trois jours de bureau de temps en temps durant la mauvaise saison. Et ceux d’entre vous qui ont pratiqué les médecins allemands, sauront que si ces derniers sont très parcimonieux avec les prescriptions médicales («L’ibuprofène, prenez-en uniquement en cas de fièvre supérieure à 39 degrés, et vous pourrez commencer les antibiotiques au bout d’une minute d’arrêt cardiaque, attention, surtout pas avant»), en revanche, ils n’y vont pas de main morte pour distribuer les arrêts maladie. Ce n’est pas moi qui m’en plaindrai.

Landwehrkanal, dans le quartier de Neukölln : des petits malins avaient allumé un feu de camp sur la glace. Il n’est même pas passé à travers… C’est dire à quelle point la couche est épaisse.

-9°C –– Parce que j’aime bien jouer à repérer, dans le S-Bahn, les nombreux Berlinois et Berlinoises qui ont abusé des séances de bronzage en salle d’UV, reconnaissables à cet affreux teint orangé qu’ils arborent d’autant plus de fierté que leur complexion s’éloigne de toute couleur de peau prévue par la nature. Mais que fait la police ?

Sortie à vélo sur les glaces de l’Urbanhafen, à Kreuzberg

-10°C –– Parce qu’il n’y a plus personne sur les pistes cyclables, à part un dernier carré d’irréductibles dont votre dévoué serviteur fait partie. Et en particulier aucun de ces vélos de location «Fat Tire» ou «Berlin on Bike» qui essaiment habituellement en groupes de quinze et bloquent sans gêne la circulation. Et ça c’est le pied.

Promenade du soir sur la Rummelsburger Bucht gelée, en janvier 2013

-11°C –– Parce qu’il n’y a pas que Jésus qui peut marcher sur l’eau ! En fait, c’est affreusement banal à Berlin, et c’est ici que le Nazaréen a dû perfectionner sa technique. Et ces boulets d’apôtres qui n’ont rien capté à la supercherie : ils se sont bien fait rouler dans la farine !

Bouée de sauvetage sur le Landwehrkanal. En hiver, le risque de noyade dans les voies d’eau de la capitale allemande est quelque peu réduit.

-12°C –– Parce que le froid abolit temporairement les diktats de la mode ! Les gros et les maigres, les jeunes et les vieux, les fashion et les has been : toutes les tailles et tous les styles s’uniformisent à mesure que les couches de vêtement s’empilent et recouvrent les derniers centimètres carrés de peau. Même les hipsters les plus excentriques deviennent difficilement reconnaissables sous leur quatrième manteau. Ce phénomène n’a d’ailleurs pas échappé à l’œil observateur du Postillon. Alors sur ce point précis, bien sûr, vous vous doutez bien que je suis un jeune homme à l’élégance exquise et que je suis à la pointe de la tendance, et vous avez bien raison. Je me ris des diktats de la mode comme de ma première Rolex, puisque c’est moi-même qui les dikte au reste de l’humanité. Néanmoins, je vous confie que j’apprécie bien cette saison du laisser-aller vestimentaire, où, quand souffle un vent de Sibérie sur les rives de la Spree, on privilégie le confort et le maintien des fonctions vitales plutôt que de sacrifier aux habituelles exigences purement esthétiques. À moins d’être très très bête bien sûr. C’est reposant de s’autoriser à négliger son look, de temps en temps.

Décembre 2012 : le Tempodrom se fond mieux dans cet environnement.

-13°C –– Parce que, à propos de mode, j’ai ne sors plus sans me coiffer d’un lapin mort ; c’est le comble du chic. Ce couvre-chef, en peau de lapin véritable, sent le lapin (heureusement, il ne sent pas particulièrement le lapin mort, juste le lapin tout court, sinon ce serait difficile…). Dans les rues, les chiens se retournent sur mon passage et reniflent dans ma direction avec excitation. Et ce renard affamé qui m’a pris en chasse l’autre jour au Treptower Park ? Flippant. Toujours est-il que cette toque en fourrure de lapin boréal me tient diablement chaud et c’est tout ce qu’il me faut. Et puis il est tellement doux, mon lapin mort, que je sens déjà que je suis en train de m’y attacher, et avec les températures qui remontent ça va être difficile de le remiser au placard.

Coiffé de mon lapin mort.

-14°C –– Parce qu’en hiver, il y a la Berlinale ! J’entends déjà le concert de protestations : ben voyons, la Berlinale a lieu en février comme elle pourrait très bien se dérouler en mai, comme le festival de Cannes. L’hiver n’y est donc pour rien ! Je n’ai rien à répondre à ce genre d’argument massue, mais en même temps, on s’en fiche un peu non ? En hiver, il y a la Berlinale, point.

Janvier 2013 sur la Rummelsburger Bucht gelée: ah, il n’y a pas que moi qui débute au patin à glace !

-15°C –– Parce que je ne me lasse pas d’admirer la Spree gelée ! Il faut me comprendre : j’ai découvert la neige à quinze ans, alors le spectacle d’une rivière qui gèle au beau milieu d’une capitale européenne me fascine à l’infini.


-16°C –– Parce que grâce aux intenses gelées, j’ai réussi à compter mes poils de nez : 129 dans la narine droite et 161 dans la narine gauche. Maintenant j’aimerais comprendre pourquoi il y a un tel différentiel entre les deux narines. Mystère et boule de gomme…

L’Oberbaumbrücke pris dans les glaces un matin de février 2012

-17°C –– Parce que j’ai ajouté le patin à glace à la liste des sports auxquels je me suis initié dans la capitale teutonne.

Promenade ensoleillée sur la Rummelsburger Bucht

-18°C –– Parce qu’une fois dans ma vie, j’ai apporté à ma mère, qui gémissait et se lamentait au téléphone, tout le réconfort dont elle avait besoin, en lui tenant à peu près ce langage :

Mère : «Et puis en plus de toutes ces histoires, tu sais, il fait tellement froid en ce moment! Ah, je te dis, chaque nuit je souffre !»
Moi : «Ah oui ? Il fait froid ?»
Mère : «Oh, oui, je te dis. Tout le monde a froid. Même ton papa. Cette nuit il a fait 18 degrés !»
Moi : «18 degrés Maman ? Bon c’est vrai que c’est vraiment très froid, mais tu sais, en ce moment-même il fait moins dix-huit ici… j’aimerais bien grelotter avec vous par 18 degrés là, tout de suite !»
Mère : «Moins 18 ?? Mon Dieu, je n’arrive même pas à imaginer quel effet ça fait.»
Moi : «Très très-très froid. Comme quand il fait 18 degrés, mais en beaucoup plus froid !»
Mère : «J’ai compris ce que tu veux me dire… c’est bon j’arrête de me plaindre! Finalement on n’est pas trop mal ici…»
Moi : «Ah, eh bien tu vois !»

Et ça, ça vaut toutes les nuits à -18°C du monde… bon peut-être pas toutes non plus !
Allô Maman, bobo !
Deux utilisations possibles du Thielenbrücke, qui enjambe le Landwehrkanal entre Kreuzberg et Neukölln

-19°C –– Parce que l’hiver berlinois est la seule saison qui soit suivie du printemps… L’été berlinois, pour tout le bien qu’on en dise, n’est jamais que le précurseur de l’automne. CQFD !

La Spree vue de Jannowitzbrücke, à Berlin-Mitte

-20°C –– Parce que, quoi qu’il arrive, qu’on l’aime ou pas, l’hiver berlinois revient chaque année, et s’installe pendant deux bons mois. Alors autant s’efforcer de voir le bon côté des choses !

La Spree entre la presqu’île de Stralau et le Treptower Park :  les oiseaux se réfugient dans le dernier petit bassin libre de glace.

Et vous, chers Lecteurs, vous aussi vous adorez l’hiver, n’est-ce pas ? Allez, dites-nous un peu pour quelles raisons !

Le bateau « Heimat Berlin » figé dans les glaces de la Rummelsburger Bucht, en janvier 2010
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07. janv.
2013
Berlin
4

Berlin brûle-t-il ?

Frohes neues Jahr ! Bienvenue en 2013. Pour ceux d’entre vous qui ne connaissent pas cette expérience, voici à quoi ressemble Silvester, le réveillon de la Saint-Sylvestre made in Germany. C’est très simple et ça se résume en quelques mots : alcool et feux d’artifice. Ah, nos amis les Teutons sont parfois d’une émouvante simplicité. Ainsi, là où les Romains se contentaient de panem et circenses, pour les Allemands le must c’est böllern und trinken.

Laissons de côté la boisson : ce n’est un scoop pour personne que les Allemands aiment boire de grandes quantités de bière, et pour les jours de fête tels que le réveillon, du Rotkäppchen (« Petit Chaperon Rouge »), cette marque de « Sekt », des vins mousseux généralement bon marché, connue de tous ici et que certains ont l’insolence de comparer à du champagne, une telle remarque en présence de Français, incrédules et consternés, étant généralement le prélude à une discussion enflammée qui dégénère inévitablement en échange d’invectives, d’épithètes monosyllabiques et d’accusations graves sur les actions des aïeuls des uns et des autres entre 1933 et 1945. Le point Godwin est alors vite atteint et des amitiés sont sur le point d’être détruites à jamais, mais plutôt que d’en venir aux mains, l’on se rabiboche cahin-caha, les coupes de Sekt aidant, avant de la jouer de Gaulle / Adenauer puis enfin Mitterrand et Kohl à Verdun, reconstituant ainsi en accéléré des décennies de relations franco-allemandes en l’espace de dix minutes. Passons donc.
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Ainsi, à Berlin comme dans le reste de l’Allemagne (je suppose), et d’ailleurs comme en Martinique mais à l’inverse de la France, un réveillon se fête dignement dans un maximum de bruit et une explosion de feux d’artifice d’amateurs. Il y a comme ça des points communs tout à fait inattendus entre l’Allemagne et mon île ensoleillée. Qu’il est beau de se sentir comme chez soi au plus profond de l’exil, au moment où l’on s’y attendait le moins.

Ne croyez pas que cela aille de soi, dans un pays où l’ordre et la discipline sont les deux mamelles de la nation. Le législateur y a bien sûr mis son nez crochu et a très strictement défini le cadre dans lequel les manants peuvent faire mumuse avec le feufeu :
  • Avoir 18 ans révolus ou plus,
  • Interdiction de vendre des feux d’artifice avant le 27 décembre,
  • Interdiction absolue d’utiliser des feux d’artifice toute l’année du 2 janvier au 30 décembre,
  • Feux d’artifice autorisés du 31 décembre à 18h au 1er janvier à 1h dans certains secteurs, sinon, les deux jours entiers,
  • Limitation aux pyrotechnische Gegenstände der Klasse II, c’est-à-dire concrètement aux articles d’une énergie cinétique inférieure à 7,5 Joules (et qu’on ne vous y prenne pas à faire joujou avec du 8 Joules ou plus, si vous ne voulez pas avoir maille à partir avec la redoutable Feuerwerkspolizei).
Il est fort possible que la liste soit plus longue mais ces articles de droit en allemand sont des lectures assez arides. Et puis, vous avez compris l’idée. Dura lex sed lex. Mais alors, une fois que le bon peuple a le feu vert (haha) des autorités, il ne fait pas les choses à moitié. La ville devient une poudrière géante. Les vitrines des magasins disparaissent derrière des affiches et des bannières passablement répétitives dans le paysage urbain. La tension monte.

Hé ! Pssst ! On vend des Feuerwerk. Attention c’est un secret.
« Bonjour, je voudrais un croissant, deux Mehrkornbrötchen et deux Kürbiskernbrötchen s’il vous plaît.
– Nous n’avons pas de pain aujourd’hui, mais nous avons des FEUERWERK !
– Euh, pardon ? C’est plus la boulangerie ici ? Hier encore…
– Si, si mais aujourd’hui et demain nous vendons uniquement des FEUERWERK !
– J’ai faim…
– Des FEUERWERK !!!
– OK merci quand même.
– Vous ne voulez pas de FEUERWERK ?
– Non j’aime pas le goût de la poudre. Au revoir.
– Dommage. Tschüß und guten Rutsch!« 
Arrive le grand moment de la fête. On boit et on mange, on boit et on danse, on boit et on s’amuse (c’est une sorte de pléonasme), l’on boit et l’on boit. Les Français supportent comme ils peuvent l’absence de foie gras, de saumon, d’huîtres et de champagne. Même pas un petit blini tartiné au tarama à se mettre sous la dent. À la place, un vrai festin gastronomique : saucisses, Pringles, guacamole, bonbons Haribo, bière et bien sûr le Rotkäppchen. Nous autres les Français de Berlin, privés des vraies bonnes choses dont nos compatriotes font une indigestion chaque fin d’année, avons prévu un dîner de rattrapage spécial foie gras : nous n’en avons toujours pas eu !

À minuit, des centaines de milliers de Berlinois armés jusqu’aux dents sortent dans les rues, bravant le froid et la neige, pour faire en quelques heures tout le bruit qu’ils ne pourront pas faire pendant le reste de l’année. J’ai bien observé et je suis formel : les fêtards lançaient leurs pétards avec ordre et discipline, avaient tous 18 ans révolus et aucun explosif ne dépassait le seuil énergétique légal de 7,5 Joules… ou pas. En fait c’était plutôt un grand défoulement collectif. Quand les Allemands se lâchent, ils y vont à fond et il n’y a pas de Ordnung qui tienne. Ça y va toute la nuit. Des pétards étaient parfois lancés directement sur les façades des immeubles ou vers les voitures, et on a eu à déplorer quelques cheveux brûlés et quelques manteaux partiellement carbonisés. Mais en général l’ambiance reste tout de même bon enfant.
Le 1er janvier, c’est l’heure du bilan. La ville se réveille avec une gueule de bois effroyable. Les rues sont incroyablement sales, presque comme à Tyr. Les restes de pétards et de feux d’artifice de toutes tailles jonchent les trottoirs, éparpillés dans la neige, et mêlés à d’autres débris : bouteilles entières ou cassées, gants ou bonnets perdus, allumettes et briquets, sans parler des crottes de chien (qui n’ont rien à voir avec le réveillon mais qui restent là, cryogénisées sur les trottoirs de décembre à mars), et des couches d’immondices divers destinées à sédimenter sur la voie publique jusqu’à la fonte des neiges et à la reprise du nettoyage des rues. C’est cher payé pour une nuit d’ivresse. Allez hop, vite une bonne tempête de neige et que tout ça « disparaisse » de notre vue !
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Bonne année 2013 à toutes et à tous !
Un lendemain de réveillon enneigé à Berlin, le 1er janvier 2011.
La bouteille, c’est bien entendu du Rotkäppchen
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16. nov.
2012
Berlin
0

Électro berlinoise et autres opiums du peuple

Novembre 2012. L’automne touche à sa fin, les premiers marchés de Noël (les plus pourris d’entre eux) ouvrent déjà leurs portes, et pourtant, tout le monde se met au bermuda. Mais oui, mais oui. Les Berlin Music Days, ou «BerMuDa Festival» de leur petit nom pour faire fun et décalé, sont, depuis 2009, un nouveau venu dans l’univers déjà surpeuplé des manifestations musicales organisées dans la Deutsche Hauptstadt.
Une affiche pour le BerMuDa 2011 sur la Warschauer Strasse
Cependant, le BerMuDa se démarque du tout-venant en mettant l’accent, accrochez-vous bien, sur la «nationale und internationale Crème de la Crème der elektronischen Musik in Berlin», selon le site internet. Et qu’on se le dise. Un festival électro à Berlin ? Il fallait y penser. Non mais c’est vrai quoi, il y avait un créneau à occuper : aucun festival électro digne de ce nom n’avait eu lieu jusqu’ici, bien entendu à l’exception de la Fuckparade, de la Club Transmediale, du Dream-Wandering. Franchement hein, de l’électro, c’était tout ce qui manquait à l’offre culturelle locale.
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Allez, je persifle un peu, mais le BerMuDa a bien entendu trouvé son public, et ce sont des dizaines de milliers de fêtards qui ont guinché jusqu’au petit matin pendant quatre nuits dans pas moins de 39 discothèques différentes à travers la ville, plus une ancienne aérogare, dont les dimensions monumentales ravalent le légendaire Berghain au rang de minuscule arrière-salle étriquée. D’ailleurs, le Berghain, mécontent de se faire voler la vedette ne serait-ce que quelques jours, ne s’est pas associé à l’événement. Mauvais perdant va.
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C’est très bien tout ceci, mais au lieu de vous dresser un compte-rendu exhaustif de toute l’actu électro berlinoise de ce mois de novembre, je vais plutôt vous narrer, en deux ou trois lignes à peine, les temps forts de la soirée de clôture du festival (a.k.a «Fly BerMuDa»), telle que je l’ai vécue à l’ancien aéroport de Tempelhof, reconverti depuis sa fermeture en 2008 en gigantesque temple de l’hédonisme et du n’importe quoi. Ready? Alors c’est parti !
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20 h. La soirée débute à Tempelhof, avec Sebo K et Marco Resmann aux platines. La nuit mélomane est censée durer jusqu’à dimanche midi, alors rien ne presse : je suis encore pépère dans mon quartier, Friedrichshain, avec mes amis, loin des décibels hurlants. La techno attendra.
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22 h 45. Avec un grand groupe d’amis et collègues français, nous nous prémunissons contre la faim lors de la longue soirée qui nous attend, en nous offrant un burger bio à «Kreuzburger», sur la Grünberger Straße. Beurk, on est bien loin de la qualité du «Frittiersalon», mais au moins l’objectif est atteint : nous voilà calés pour toute la nuit.
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00 h 14. Nous avons été bien inspirés d’arriver de bonne heure à Tempelhof : il n’y a pas encore trop d’attente à l’entrée. L’ennui, c’est que les vigiles peuvent donc faire du zèle, puisqu’il n’y a pas encore de grande affluence. Je subis la fouille au corps la plus indécente de toute ma vie, selon une technique imparable mais controversée encore en cours de déploiement dans les aéroports militaires américains. Mais non enfin, je vous assure que ce petit renflement n’est pas un sachet de drogue, c’est juste ma prostate. 
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00 h 22. 46€ le billet d’entrée, 7€ pour le vestiaire… Ma foi, depuis que le baron von und zu Guttenberg a pécho séduit la princesse von Bismarck-Schönhausen à la LoveParade, la techno, c’est devenu carrément élitiste, les enfants. Surveillez votre port de tête et levez bien le petit doigt en buvant votre bière.
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00 h 41. J’ai déjà perdu presque tout le groupe alors que je parlementais avec une serveuse tellement odiöse que même son petit minois teuton ne lui suffirait pas à se faire pardonner. Je me retrouve seul avec Craig (*) le Londonien, et malgré des échanges de textos frénétiques avec Lucas (*), nous ne parvenons pas à retrouver la bande. Nous nous donnons rendez-vous au bar dans 30 minutes, histoire de commencer à profiter de la soirée, il en était temps.
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«Hey , il assure grave ce Tiefschwarz, tu trouves pas, Craig ?
– What? 
– Il est bon Tiefschwarz, non ?
– What?
– JE KIFFE TROP CE DJ, ET TOI ?
– Eeeerrr, sorry, what did you say?
– Oh well, never mind!»
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00 h 49. Un type que j’ai à peine le temps d’apercevoir me susurre un truc indéfini à l’oreille. Je distingue très vaguement, sans en être complètement certain, «Kokaine, Marijuana». Plutôt que de chercher à en avoir le cœur net, je préfère refuser poliment, par prudence.
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1 h 02. Branle-bas de combat aux platines. Du matériel de mixage est démonté et emmené, une autre table arrive aussitôt. Tiefschwarz est remplacé par dOP. Nouvelle volée de textos avec Lucas : on profite de l’interlude pour tenter de réunifier le groupe.
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«On est au nivo de la vente ticket drinks, m’écrit Lucas.
– On arrive! DON’T MOVE [on est trop multilinguôle and internachonôle, les Érasmus trentenaires de Berlin que nous sommes, ndlr]
– Mince, on vous trouve pas!
– Vs êtes au hall 1 ou au 2?
– Ah bon, y’a 2 halls??? OK on est en route pr l’autre.»
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1 h 17. Bah voui banane, il y avait bien deux halls. Ça m’apprendra à payer autant sans même me renseigner un minimum sur le programme. Le groupe est réunifié dans le hall 1, une salle immense qui pourrait abriter à elle seule un immeuble de plusieurs étages. Le DJ authentiquement berlinois Fritz Kalkbrenner met le feu. Heureusement pour nous, la foule n’est pas encore assez compacte, et on peut se rapprocher de la scène en jouant des coudes.
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1 h 36. Un spectre me murmure des mots doux à l’oreille. «Cocaïne, ecsta, MDMA, j’ai tout ce qu’il te faut mon gars».Non, sans façon, mais merci quand mêmepour la charmante attention. Je fais part de mon étonnement à Lucas, qui me répond, hilare, qu’il en est bien à son troisième dealer depuis notre arrivée. Ça par exemple, mais comment ont-ils fait pour entrer dans l’enceinte avec autant de matos, ces gredins ? N’ont-ils pas été fouillés comme nous jusque dans les plus profonds replis de leur anatomie ?
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1 h 50. Quelle star ce Kalkbrenner. Il conclut, devant un public camé à mort complètement survolté, un premier mix qui a duré 35 minutes de boum-boum-boum (adagio), et enchaîne en douceur sur le deuxième mouvement : boum, boudoum, bang, bang, boum (allegro ma non troppo).

Oh la belle rose ! Ah la belle bleue !

1 h 58. Les murs tremblent. Dans la foule de plus en plus dense, on parvient, au bout de 33 SMS, à retrouver des amis arrivés un plus tard par un autre convoi, parmi lesquel(le)s Janne (*). Les retrouvailles sont chaleureuses et l’ambiance est à son comble. Un grand escogriffe au visage poupin me propose timidement de la coke, du «speedball», de l’héro. Hygiène garantie : dans un repli de sa veste, il a des seringues sous emballage scellé. Je suis impressionné par un tel gage de professionnalisme tout germanique, mais m’abstiens malgré tout. En l’espace de deux heures on aura tenté de me refourguer autant de came que pendant trois années berlinoises durant lesquelles je ne me suis pas privé de sorties, loin s’en faut.

2 h 15. « Ça va envoyer du lourd, là», me prévient Lucas, expert en électro. Kalkbrenner quitte la scène sur un andante grazioso de fort belle facture, et laisse la place à un autre monument de la Nacht berlinoise, Sven Väth, au nom prédestiné pour être DJ (ça se prononce «Fête», ha, ha). Contrairement aux autres vidéos de ce récit, la ci-dessous a été filmée et mise en ligne par mes soins. Elle est, malheureusement, de bien moins bonne qualité que cet autre extrait, par exemple.

2 h 36. Lucas ne s’y est pas trompé : Sven Väth envoie du lourd. Par la moustache de Jupiter ! Ça déménage ce son. D’ailleurs, nous sommes au tapis. Une petite pause pour se reposer les tympans et respirer à l’air libre n’est pas de trop, à ce stade. Une piste d’atterrissage, quelques chaises longues, un ciel étoilé, 40 décibels de moins qu’à l’intérieur : c’est parfait !

Une pause à Tempelhof dans la grande fraîcheur d’une nuit d’automne

2 h 44. Oui, c’est parfait, mais la pause sur la chaise longue par 3°C, ça va cinq minutes, à moins d’être allemand et / ou aidé de produits plus ou moins licites. Rentré dans la chaleur moite de l’aérogare et le boum-tchiki-boum vivacissimo scherzando de Sven Väth, je dribble un revendeur de galettes de crack peu amène et un poil trop insistant, puis décline l’offre pourtant alléchante d’un négociant en boutons de peyotl du désert de Chihuahua. Sven Väth se laisse sûrement écouter sans qu’on ait besoin de toutes ces cochonneries, non ?
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Bah alors ? Et Yoshi dans tout ça ?

3 h 25. Sven-la-Fête ne mollit pas. Badaboum-boum-boum. Berlinetto electrissimo. Sont-ce Mario et Luigi à ma droite ? Suis-je encore clean ou bien tous ces psychotropes en circulation autour de moi ont-ils fini par m’attaquer le cerveau ? Pour m’assurer que je ne suis pas en proie à des hallucinations, je prends des photos: mon SonyEricsson-même-pas-smartphone, lui, a encore tous ses esprits, et confirme que ce sont bien les héros de mon enfance qui se trémoussent à côté. La classe !

4 h 09. À propos d’enfance, je me fais la remarque qu’il y a énormément de petits jeunots autour de la vingtaine. La jeunesse est friquée, de nos jours, pour se payer des soirées aussi chères et toutes ces… substances exotiques. En fait, je suis au bal des débutantes à la mode berlinoise, en quelque sorte. Oui, l’électro s’embourgeoise indéniablement. Pourtant, voilà qu’une créature édentée, à la peau lépreuse, aux yeux caves, à la chevelure pitoyablement clairsemée, interrompt ma rêverie pour me vanter, entre deux borborygmes, les mérites de sa dose de «Krokodil» élaborée avec tout le savoir-faire des banlieues délabrées de Tcheliabinsk. Épouvanté par cette apparition sépulcrale, je prends mes jambes à mon cou.

Vous dansiez ? Eh bien chantez maintenant !

4 h 20. Sven Väth, après deux heures de show qui te molto ecclattissimo les oreilles, laisse la place à Plastikman. L’intro est électro-psychédélique à souhait, et nous transporte dans une sorte de vaisseau spatial, à travers une galaxie lointaine. Cependant, histoire de changer de cadre, nous retournons dans le Hall 2, spacieux mais tellement petit en comparaison avec l’immense Hall 1. Ici, c’est M.A.N.D.Y qui assure l’ambiance depuis un bon moment, et c’est chaud. Dans la petite boutique de goodies stratégiquement située entre les deux salles, un cabas attire notre attention, et c’est Janne (*) qui m’explique l’évidence : ah ! qui disait que la techno, ça ne pouvait pas se chanter ? Les voilà donc, les paroles de l’électro berlinoise (moderato cantabile) ! Évidemment, ce n’est pas du Brassens, mais essayez de danser pendant six heures sur Gare au gorille pour voir…

5 h 26. Magda a succédé à M.A.N.D.Y. Je commence à fatiguer, mon déhanché faiblit, ma capacité à distinguer toutes ces vibrations diminue. Je confonds un «boum, boum» basique avec le plus délicat des «wob, wob». Dans le Hall 1, c’est maintenant  Ricardo Villalobos, un Berlinois d’origine latino et pas trop branché salsa, qui préside les débats (doppio movimento molto kiffante). Mes amis retournent dans la salle infernale, et bien sûr je les suis, le pas lourd. Un habile vendeur me propose des feuilles de coca bio des hauts plateaux des Andes. L’argument massue ? Elles sont certifiées 100% commerce équitable ! Assurément, cela achève de me convaincre, et j’aurais sans aucun doute accepté la transaction si j’avais sur moi la centaine d’euros demandée. Évidemment les dealers n’acceptent pas les paiements par carte. Zut alors. Tant pis, je contribuerai à la prospérité d’une communauté andine une autre fois.

Je crois que c’était encore pendant la partie de Sven Väth…

5 h 50. C’est le drame. Un coupe-jarret arrache à Leandro (*) l’Espagnol la chaîne en or qui dépassait de son col rond, nous laissant à peine le temps de l’apercevoir et encore moins de réagir. Sûrement un consommateur en mal de liquidités pour payer ses petites friandises… Tout compte fait, on n’est pas qu’entre gens comme il faut ici. L’incident, rarissime dans notre Berlin ultra-safe, où l’insouciance est la règle, plombe quelque peu l’ambiance dans le groupe.

6 h 14. Je rends les armes. «Mais non, pars pas maintenant», plaide Lucas. «T’es trop con de t’en aller au meilleur moment», renchérit Pierre (*). Tout bien réfléchi, justement, je préfère partir au meilleur moment, surtout après six heures de danse non-stop, puisque tout ce qui vient après sera forcément moins bien. Et puis jenpeupu, quoi. Il me faut un minimum de force pour regagner mes pénates.

7 h 07. C’est l’aube, d’un gris rosâtre dilué dans les nappes de brouillard. Je m’écroule dans mon lit chaud et douillet. La prochaine fois, j’irai au BerMuDa avec 2.000 euros en liquide histoire de faire mon shopping pendant la soirée. Ou pas.

8 h. Les derniers DJ prennent place à leurs platines, devant un public de zombies aux fosses nasales encombrées de poudre (sans doute). Coooool.

(*) Les noms ont été changés, comme toujours.
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Article : Beauté de Berlin : Herbstzauber
Berlin
2
9 novembre 2012

Beauté de Berlin : Herbstzauber

Oranienplatz, à Kreuzberg, le weekend dernier. Le nez au vent, humant ce parfum de feuilles de tilleul sèches qui embaume toute la ville, je chevauche mon fidèle Holland-Rad, en prenant tout mon temps, en m’attardant sur chaque coup de pédale, en savourant une sensation de bien-être ensoleillé. Je profite d’un de ces trop rares moments où je m’accorde le privilège de ne pas être pressé, de n’avoir aucune contrainte de temps, aucune activité urgente. À un carrefour, je m’arrête pour laisser passer les voitures. Mon regard tombe machinalement sur le cycliste qui attend en face. Un visage tout à fait familier se dé-floute alors. Ça alors, mais c’est ce sacré Olivier ! Décidément, je n’arrête pas de tomber nez à nez avec lui dans les rues. Un truc de dingue. Je lui fais signe, puis arrive à sa hauteur.

Partie de boules sur Oranienplatz un dimanche de la fin octobre. Sans cigales ni pastis, mais l’ambiance y est pour de vrai : « Ach Karl-Heinz, tu tires ou tu pointes? »

«Hey, salut mec ! Ça va ?
– Ben ouais, et toi ?
– Ouais, bien. Je suis peinard, je me promène, c’est cool.
– Cool.
– C’est quand même fou qu’on se croise comme ça dans la rue, tout le temps, aux quatre coins de Berlin, tu ne trouves pas ?
– Euuuuh, tu es sûr ? J’ai plutôt l’impression que je ne te connais pas.
– Heeeiiin ?! Quoi ? Qu’esss’ tu m’dis là ? Tu n’es pas Olivier ?
– Ah non, pas du tout.
– Ah ben mince alors ! Désolé hein : je t’ai pris pour quelqu’un d’autre. Mais toi tu me réponds tranquillement, comme ça, comme si on se connaissait.
– Bah oui, pourquoi pas. Tu me demandes si ça va, alors je te réponds que ça va.
– Et en plus tu me réponds en français ! Avoue que cela ne va pas de soi, à Berlin !
– Eh ouais. C’est une drôle de coïncidence, mais je suis d’ici. Toi tu es d’où ?
– De la Martinique. D’ailleurs Olivier aussi est martiniquais. Tu lui ressembles vachement, dis donc. Mais toi tu es berlinois alors ?
– Oui, et en fait mon père est sénégalais. C’est pour ça que je parle français.
– Ah boooooon, mais tout s’explique ! C’est aussi pour ça que tu as une tête d’Antillais ! C’est quand même fou ce hasard.
– Oui, c’est marrant. Mais je ne m’appelle pas Olivier. Moi c’est Badou. Et toi ?
– Enchanté, Badou. Moi c’est [Jason-Isidore, le prénom que j’aurais toujours voulu porter].
– Mais moi de même, [Jason-Isidore] !
– Cool, eh bien bonne fin de journée, et peut-être à une prochaine fois Badou.
– À une prochaine, certainement !»

Un moment de tranquillité dominico-automnale entre tilleuls et platanes sur Leuschnerdamm, près d’Oranienplatz.

Ainsi, je me suis éloigné d’«Olivier» («Papa, Afrikanisch», tiens voilà qui me rappelle quelque chose, héhé) et été quitte pour une drôle de rencontre, un moment de cinéma. Cette petite anecdote n’a pas grand’chose à voir avec mon propos, mais elle n’aurait certainement pas eu lieu si je ne m’étais pas mis en tête de me balader dans Kreuzberg juste pour le plaisir d’admirer les feuillages moribonds dans la ville. Et quelle superbe agonie. Il est tout simplement magnifique, cet automne cuvée 2012. Et il dure, dure, et dure encore. Pas de pluie ni de vent pour dépouiller brutalement les arbres de leurs ardentes frondaisons, et il ne fait même pas trop froid. Résultat : on se régale du spectacle depuis quelques semaines.

Une sieste sur un tapis de feuilles au Volkspark Friedrichshain.
Dormez tranquilles, les amoureux : Médor veille sur votre sommeil.

N’ayant pas de don pour la peinture et ne pouvant pas tirer autrement profit de cette infinie palette de couleurs, qui varie chaque jour, et même à chaque heure en fonction de la position du soleil, je me suis fait «chasseur d’automne» : donnez-moi une heure de liberté et je pars en vadrouille, écarquillant les yeux pour ne rien louper de tous les petits spectacles du quotidien. Je mitraille sans relâche ces scènes banales fabuleusement embellies par la magie de l’automne. Ce n’est pas une exagération ni une formule creuse que de parler de «magie» :  pour que des rues aussi hideuses que la Köpenicker Straße ou la Gitschiner Straße, ces oppressantes artères de béton gris dans le Kreuzberg moche, deviennent plaisantes à regarder, c’est qu’il y a vraiment de la sorcellerie à l’œuvre. C’est ça, la puissance de l’Herbstzauber.

Sous les tilleuls de la Köpenicker Straße

Toujours la Köpenicker Straße, près du Spindler & Klatt. On dirait que la brique rouge porte une fourrure.

«Hallo! Hé! Psssst!
– Hein, qu’est-ce qui se passe ? Je ne vois personne.
– Hallo! Hier! Der Baum! [Bonjour ! Ici ! L’arbre !]
– L’arbre ? Un arbre me parle maintenant ? Je suis devenu maboul à ce point ?
– Nee, nee, guck oben im Baum! Halloooo! [Mais non, regarde en haut, dans l’arbre. Saluuuut !]
– Salut. Ça boume ?
– Super, merci. Tu peux me prendre en photo ?
– Mais bien sûr ! Un instant… voilà c’est fait.
– Danke.
– Tout le plaisir est pour moi. Bonne journée alors.
– Tschüß!»

Tarzan aus Marzahn

Dans un petit parc de Friedrichshain près de la Bänschstraße, un énergumène au visage peint en noir, perché dans un superbe marronnier, m’interpelle. Et pourquoi ça ne m’étonne même pas ? Décidément, quand on se fait chasseur d’automne à Berlin, on en voit de toutes les couleurs, au propre comme au figuré… Au passage, c’est sympathique un marronnier qui attend la fin octobre pour perdre ses feuilles pendant le vrai automne, plutôt que de virer couleur rouille dès la fin juillet…

Bain de soleil d’automne sur la Bänschstraße

Dans la quiétude solitaire de Ritterstraße, au cœur du Kreuzberg que l’on oublie trop souvent : le Kreuzberg sans bars et sans attraits, où les barres d’immeubles se succèdent. Une statue de saint-Untel m’interpelle presque aussi bruyamment que le Tarzan aus Marzahn de la Bänschstraße. D’abord, on est dans un quartier à forte population turque, et une église surprend dans ce paysage. Et surtout, le tapis de feuilles mortes aux pieds de l’apôtre décuple prodigieusement la solitude et l’austérité du lieu.
Ma cour d’immeuble ! Le marronnier est complètement dénudé depuis bien longtemps déjà, mais heureusement il reste le la vigne vierge ! Le seul moment où je peux profiter de ce spectacle, c’est le matin avant de partir au boulot : Le soir, quand je rentre, il fait déjà nuit depuis bien longtemps…
Rouge, jaune et vert, sur la Prinzenstraße, encore dans le Kreuzberg-«ghetto». Mais dites donc, vert, jaune et rouge, ne sont-ce pas les couleurs du Sénégal ? Et moi je rencontre comme ça des germano-sénégalais juste avant… Ce n’est pas une coïncidence, c’est l’Herbstzauber, vous dis-je.

Le Sénégal s’invite à la Prinzenstraße


Une scène de jeu au Volkspark Friedrichshain, au milieu des graffitis qui appelle à donner la chasse aux «yuppies». Moi je préfère me faire chasseur de chouettes clichés d’automne, ne vous déplaise, messieurs les énervés de gauche.

C’est bien la première fois que je m’arrête pour admirer la beauté du spectacle de la Gitschiner Straße, dans le ghetto kreuzbergeois. Et sûrement la dernière aussi.
Moritzplatz, à la frontière entre le Kreuzberg sympa pour les sorties, et le Kreuzberg de l’envers du décor. Au loin, le Fernsehturm nous prend par surprise et s’invite dans le panorama.

Retour dans des secteurs un peu moins inhabituels. À Schlesisches Tor, quartier festif de Kreuzberg, un promeneur solitaire longe un petit square planté de tilleuls.
Sur le May-Ayim-Ufer, le long de la Spree, cette scène peut vous faire prendre conscience de l’énorme inconvénient auquel nous devons faire face en cette saison : quand les trottoirs sont jonchés de feuilles mortes, chaque pas sur ce tapis jaune et brun au doux parfum peut être fatal… j’en ai déjà fait l’amère expérience, car il est impossible de maintenir une vigilance constante devant ce danger invisible. Une vraie plaie.

Terroriste à quatre pattes

Finissons notre promenade automnale friedrichshaino-kreuzbergeoise sur les bords du Landwehrkanal, une voie d’eau romantique et ombragée qui traverse Kreuzberg d’est en ouest, un centre névralgique de la dolce vita à la berlinoise. À cet endroit, le canal s’élargit en un bassin appelé Urbanhafen, idéal pour glandouiller en toute saison, avec ses arbres, ses cygnes, ses bateaux et ses pelouses en pente douce.

Vous ne trouvez pas que la ville est tout simplement magnifique depuis quelques semaines ? Ce n’est pas très souvent le cas, alors profitons-en à fond !
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31. oct.
2012
Berlin
5

Mais d’où venez vous, cher ami?

Un dimanche matin de septembre, aéroport de Berlin-Tegel. Le ciel est gris et bas, il pleut à torrents. Un voyageur jetlagué, trop épuisé par les dernières journées qu’il a principalement passées dans des avions et des aéroports un peu partout pour que le temps maussade l’affecte, décide de héler un taxi plutôt que de s’affaler dans le bus et de louper sa gare de S-Bahn. Il se traîne jusqu’à la station de taxis. Une femme brune au teint mat lui fait signe de monter dans sa Mercedes. Le voyageur laisse ses bagages dans le coffre, et s’installe à l’arrière de l’automobile. Dans un allemand encore plus hésitant qu’à l’accoutumée, après de longues «vacances linguistiques» loin de la sphère germanophone, il bafouille une adresse dans le quartier de Friedrichshain. C’est fou ce qu’on peut vite perdre son allemand, s’étonne-t-il alors que le spacieux véhicule démarre et file sans bruit sous la pluie battante. Où peut-être est-ce seulement sa bouche pâteuse qui répugne à articuler la langue de Goethe? À la fenêtre, il aperçoit, sur Saatwinkler Damm, le long du Hohenzollernkanal, des dizaines de ces affiches familières, rouges, blanches et noires, qui lui souhaitent un «Bon VOL RETOUR». Bonjour l’accueil. Il ne peut s’empêcher de sourire du cynisme de ce parti politique qui est allé coller ces affiches à cet endroit précis, le long de la principale rue qui mène à l’aéroport, sur des centaines de mètres. Le premier qui dit Kraft durch Freude a perdu. À part les affiches xénophobes qui mettent, ironiquement, un peu de couleur dans cette riche palette de gris tout alentour, le monde entier semble s’être liquéfié.
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«Quel sale temps, hein ? Incroyable !
– Sale temps, c’est clair. L’été est bien fini.
– Vous êtes français ?
– Oui.
– Ah, französisch, c’est bien ça. Et Papa, Mama, afrikanisch ?»

J’aime beaucoup les chauffeurs de taxi turcs. (Et heureusement, d’ailleurs, car il n’y a pas beaucoup d’autres nationalités dans la profession, de vous à moi.) Il y en a deux catégories : les «taiseux» qui, silencieux et renfrognés, me conduisent à bon port en un temps record, avant même que j’aie le temps de me lasser des tagadoum-tsoin-tsoin de leur CD de pop orientale ou de hip-hop turc, non sans jeter quelques regards mauvais vers moi dans le rétroviseur de temps en temps, et les «causeurs», qui font gentiment la conversation sur n’importe quel sujet, avec la foi et la conviction des illuminés. J’apprécie le fait que les taiseux me laissent regarder défiler les rues en paix, mais j’ai un faible pour les causeurs. On refait le monde ensemble. Et le monde, bah il est sacrément simple en fait : les Allemands et les Français sont blancs et s’appellent Schmidt ou Dupont, les Africains sont noirs (et inversement, les Noirs sont nécessairement africains), les Chinois ont les yeux bridés et mangent beaucoup de riz quand ils ne sont pas occupés à porter des tenues amples et à casser des briques à poings nus en poussant des cris aigus et pas toujours super virils, mais total respect quand même parce que bon, la brique elle vole en éclats. Et les Turcs sont de bons musulmans gentils et travailleurs, ou des truands bons pour la potence, ou les deux. Un monde simple, vous dis-je. Par conséquent, il y a bien longtemps que j’ai renoncé à les instruire quant à l’existence de ce confetti tropical français appelé Martinique, situé à 6848 km de l’aéroport d’Orly, un modeste récif grand comme la moitié d’Istanbul et peuplé de Français qui peuvent avoir l’air afrikanisch pour le profane, certes, mais n’en sont pas moins französisch pour autant. C’est une tâche absurde et gigantesque, à recommencer sans cesse, en pure perte. Sisyphe, en comparaison, était bien mieux loti avec son rocher, c’te mauviette. Le tonneau des Danaïdes ? De la gnognotte. Et aujourd’hui, je me sens trop las pour me lancer dans une énième leçon d’histoire de la colonisation européenne de ces îles qu’on ne voit même pas sur un planisphère, et un cours magistral de géopolitique sur le rayonnement de la France dans le monde. Dans mon allemand «petit-nègre» de surcroît, bien évidemment.
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«Non, pas africains : brésiliens».
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Pour les cancres en géographie : enfin vous saurez placer
la Martinique sur un planisphère !

Les Turcs savent où se situe le Brésil et à quoi ressemblent les footballeurs brésiliens. Aussi en général cette grossière affabulation leur suffit-elle amplement : ils hochent la tête avec satisfaction, ayant obtenu une réponse acceptable sur l’insondable mystère du pedigree de ce curieux passager négroïde au fort accent français et à la grammaire aussi approximative que la leur, et m’adressent ce sourire et ce regard triomphaux qui disent : «J’avais deviné, vieux. On me la fait pas à moi». LOL.

Et dire que, quand j’ai quitté la Martinique il y a quatorze ans, les épices me montaient immédiatement au nez lorsque mes interlocuteurs parisiens les moins avisés confondaient allègrement la Martinique et la Guadeloupe comme si les deux étaient interchangeables et synonymes, comme les deux noms d’une même contrée lointaine, indéfinie, et insignifiante… Je ne laissais rien passer et remettais illico les pendules à l’heure. Quelques années plus tard, alors que je découvrais le Livre des Visages, j’ai vite fait de rejoindre un groupe nommé “If You Don’t Know Where My Country Is, Buy An Atlas, Bitch!”, une fraternité occulte de jeunes êtres traumatisés et profondément écœurés par l’ignorance abyssale de leurs contemporains qui, selon leur niveau d’inculture, pouvaient confondre Slovaquie et Slovénie, Swaziland et Suisse (Switzerland), annexaient la Colombie aux États-Unis (en l’appelant «Columbia»), trébuchaient magistralement sur la localisation de leur glorieuse patrie, le Paraguay, le Liberia ou la Bulgarie, ou pis encore, n’en avaient jamais entendu parler de leur vie. Je me sentais à mon aise dans ce groupe où des centaines d’incompris, blessés dans leur patriotisme, s’épanchaient à la cantonade et pleuraient virtuellement sur les épaules de leurs compagnons d’infortune, apatrides de la Toile tout comme eux, qu’ils soient du Vanuatu ou de Nauru, du Malawi ou des Kiribati, d’Azerbaïdjan ou du Bhoutan, de San Marino ou du Togo, du Botswana ou du Sri Lanka. La thérapie a fonctionné à merveille.

Dès lors, que de chemin parcouru depuis les fougueux éclats de colère de cette ombrageuse jeunesse déracinée ! Il y a bien longtemps que je me suis résigné à l’idée que plusieurs milliards d’êtres humains n’ont jamais entendu parler du pays d’où je viens, et parmi eux, la totalité des chauffeurs de taxi berlinois avides de conversation. Dans les pays arabes, les badauds indiscrets et perplexes, eux, ont le bon goût de me prendre pour un des leurs et de soutenir mordicus que je suis un Maghrébin pur jus, sans doute un Berbère de Ouarzazate, ou alors sûrement un Libyen qui s’ignore, peut-être à la rigueur un Soudanais ? Non, toujours pas ? Et j’ai beau jurer du contraire, rien n’y fait : je suis pour eux une brebis égarée qui finira, avec leur aide bienveillante, par renouer avec ses vraies origines nord-africaines, inch’Allah. Les Arabes ont dans le fond quelque chose de touchant, à tant insister pour faire de moi un frère. Avec les Turcs, c’est plus simple mais beaucoup moins drôle, puisque, comme je disais, en général, prétendre que je que je viens de ce grand pays de samba et de futebol où je n’ai jamais mis les pieds, ça suffit à clore le sujet. En général…

Aimé Césaire, grand poète martiniquais, se réjouit du succès de son Cahier d’un Retour au pays natal. Son ami Léopold Sédar Senghor le porte en triomphe.

«Vos deux parents sont brasilianisch ?»

Zut, on s’éloigne du scénario habituel ! Je  perçois un danger imminent. Que faire ? Poursuivre sur ce terrain glissant ou limiter les dégâts ?

«Euhhhh… non. Ma mère est brésilienne, mais mon père est français en fait.
– Aaaaah, comme c’est bien : Papa französisch et Mama brasilianisch ! Vous vous sentez plutôt français ou plutôt brésilien ?
– Mmmmhhh, plutôt français quand même !
– Vous vous marierez avec une femme française ou brésilienne ?
– Ouh là, je ne sais pas… mais peu importe en fait.
– Allemande ?
– Oui, c’est ça, ouais.
– Alors vos enfants seront deutsch, französisch und brasilianisch. La classe !»

Morbleu, mais c’est une coriace celle-là ! Ma généalogie imaginaire la passionne au premier degré. Il faut absolument tenter la diversion en inversant le flux de questions et de réponses avant que je pète un câble. Je ne me sens pas d’humeur à m’inventer un avatar brésilien là, tout de suite.

«Et vous, vous êtes türkisch?
– Oui, je suis turque, je viens d’un petit village.
– Ah, ça doit être joli. C’est où ?
– C’est un tout petit village.
– C’est dans la montagne ?
– Oui, dans la montagne.
– Oooooh, ça doit être sehr schööööön ! J’adore la montagne.
– Oui, c’est joli. Mais il n’y a pas grand chose. Juste la famille. J’y rentre chaque année avec mes parents pour voir la famille. Je n’ai jamais vu Frankfurt, je n’ai jamais vu Paris, je n’ai jamais vu Brasilien. Je n’ai jamais vu Istanbul ou Ankara. Toujours Berlin pour travailler et le village pour la famille.
– Mais si vous allez en Turquie, vous avez sûrement vu l’aéroport d’Istanbul ou celui d’Ankara, non ?
– Ben voyons ! On y va en voiture !
– Ah bon… Je ne suis jamais allé en Türkei. J’aimerais bien y aller; ça doit être très beau.
– Oui, c’est beau.
– L’an dernier, je n’étais pas très loin. J’étais en Syrie. C’était magnifique.
– Vraiment ?
– Oh, oui. Je suis allé à Halab [Alep], vous savez ?
– Oui, Halab. Et ?
– C’est une ville vieille de 5000 ans ! C’est incroyable. Il y a tellement d’histoire et de culture !
– Ooooooh !
– Et on y mange bien, et les gens sont merveilleusement accueillants, chaleureux, aimables. Ils sont très curieux envers les étrangers.
– Oui, en Türkei aussi les gens sont très curieux quand ils rencontrent des étrangers. Même à moi, quand je rentre au pays, on me pose plein de questions sur l’Allemagne, comme si j’étais deutsch. Ils me demandent comment sont les Deutschen, ce que les Allemands boivent, comment ils dorment… Mais moi, je n’en sais pas grand chose, je ne suis pas allemande et n’ai pas d’amis allemands.
– OK…
– Est-ce que les Franzosen boivent autant d’eau que les Deutschen ?
– Plaît-il ?!?!?
– Est-ce que les Français boivent beaucoup d’eau ?
– Ha, ha. Bien sûr que non. Ils ne boivent que du champagne !
– Ah le champagne. C’est bon ça. Et ils ne dorment pas beaucoup, les Franzosen, n’est-ce pas ? Ils préfèrent aller au cabaret ?
– Euh…»

Avec effroi, je me rends compte que non seulement elle ne plaisante pas le moins du monde et que ses questions sur les Français sont tout à fait sérieuses, mais qu’en plus, j’ai perdu la main dans la conversation, et c’est à nouveau elle qui mène cet interrogatoire surréaliste. Elle a dû profiter d’une seconde d’inattention de ma part pour reprendre le dessus. Et moi je n’ai aucune envie de me laisser embarquer dans une digression nostalgique sur la grande époque de Mistinguett ou de lui fredonner les plus grands succès de Maurice Chevalier. Non vraiment pas.

«Ben ça dépend… dans les grandes villes, oui les gens vont au cabaret, mais dans les villages, les gens vont dormir plus tôt.
– Mmmh… Ach so. Est-ce que les parents français sont sévères avec leurs enfants? Est-ce qu’ils les frappent ?
– Bah non, dites-donc, vous. Est-ce que les parents turcs frappent leurs enfants?
– Si les enfants font des bêtises, il faut frapper. Et les parents brésiliens, est-ce qu’ils frappent leurs enfants lorsqu’ils font des bêtises ?
– Certains, oui, d’autres, non. Ch’chais pas en fait. De toute façon je n’arrive pas à imaginer comment on peut lever la main sur un enfant…
–  Mais parfois il le faut. Comment faire sinon, wenn sie falsch machen ?
– Si vous le dites…
– Les Brasilianer aiment beaucoup danser, non ? Ils jouent de la bonne musique et dansent tout le temps ?
– Oui, ils dansent bien. Pardon, “on”danse bien, “nous autres”, au Brésil.
– Est-ce qu’ils sont riches comme en Deutschland ?
– Il y a des riches comme en Allemagne, mais il y a des pauvres aussi.
– Et en Frankreich, les gens sont riches ?
– Peut-être un peu comme en Allemagne…
– Vos parents habitent à Paris ? Ils ont un bel appartement ?
– Non, ils ne vivent pas à Paris, mais sur une petite île dans la mer. C’est loin de Paris. Il y a du soleil, il fait chaud.
– C’est une île de luxe avec des millionnaires et des villas et des bateaux?»
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Damnation ! Malgré tout ce pipeau sur le Brésil qui me coûte tant d’efforts à rendre crédible, me revoilà sur le point d’être questionné sur cette petite île inconnue qui m’a vu grandir. Mon interlocutrice déborde d’imagination, et moi je n’ose plus lui expédier des réponses trop simples et trop éloignées de la vérité, de peur de m’enfermer encore davantage dans mes bobards et de ne plus pouvoir m’en sortir, car la «chauffeure» (pour causer moderne) ne perd pas le fil, même dans cette conversation en apparence archi-décousue.
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«Non, une île normale, avec des gens normaux.
– Des Français ?
– Oui.
– Il y a beaucoup de Brésiliens sur cette île ?
– Euh, non, juste ma mère en fait…
– Est-ce qu’il y a des Noirs alors ?
– Oui, il y a des Noirs, et des Blancs aussi.
– Ah bon ? Mais c’est en France ou en Afrique ?»
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Et voilà, nous y sommes. En fin de compte, je me retrouve contraint à résumer l’histoire de la conquête des Antilles par les Européens, le génocide des Indiens Caraïbes, l’esclavage, les plantations de canne à sucre. Vous avez donc encore des esclaves, s’inquiète-t-elle. Je la rassure : meuh non, les Noirs ne sont plus esclaves, d’ailleurs, il n’y a plus d’esclaves, puisque c’est… euh… interdit. Mais les enfants des esclaves d’antan sont restés. Et leurs arrière-arrière-arrière-arrière-petits-enfants sont les Martiniquais d’aujourd’hui, conclus-je, ému, en une sublime envolée lyrique dans mon plus bel «Unserdeutsch».
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Ça ne loupe pas, j’ai droit à la réaction habituelle : le silence perplexe et incrédule. Ça tient pas debout mes histoires de Noirs même pas africains (et encore moins brésiliens) qui se prennent pour des Français alors qu’ils sont noirs et vivent pieds nus sur une île qui n’existe pas, puisque le Premier ministre Erdogan n’en a jamais parlé. C’est comme de la science-fiction, mais en beaucoup moins bien. À ce stade, le «causeur» se fait invariablement «taiseux», et après une courte pause méditative, allume la radio sur une station qui diffuse des braillements enamourés de pop orientale, pour ne plus avoir à entendre les menteries effrontées de ce passager outrecuidant. Et bien heureusement, la course touche rapidement à sa fin. L’instant d’après, ma «chauffeure», comme les taiseux habituels, me débarque devant ma porte, exige son dû, se déleste de mes bagages, et repart prestement, sans demander son reste.
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De grâce, donnez-moi un tonneau sans fond à remplir jusqu’à la fin des temps : je suis preneur.

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Berlin. Martinique. Ailleurs.

Auteur·e

L'auteur: Berliniquais
Je viens de la Martinique et je me suis installé à Berlin en 2008. Je vous parle de tout ce qui m'inspire, dans le désordre. Evidemment ça concerne surtout l'Allemagne, les Antilles et la France. Parfois de voyages, parfois d'actualité, souvent un peu n'importe quoi.

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